Université Laval
Le fil des événements

Le journal de la communauté universitaire

actualités

Volume 48, numéro 2014 février 2013

D'amour et d'encre fraîche

Du mariage obligé au droit à l’orgasme, les courriers du cœur témoignent des transformations sociales de la société
Dans les années 1940, au Québec, une femme qui apprenait que son mari l’avait trompée prenait son mal en patience. Comme cet homme était son époux, de surcroît le père de ses enfants, elle estimait que sa place était auprès de lui. Aujourd’hui, l’infidélité est passable de mort du couple, et l’époque où l’on passait l’éponge sur ce type d’incartade est révolue. Témoin de cette évolution: le courrier du cœur par lequel, pendant des décennies, des femmes et des hommes ont fait appel aux courriéristes des journaux pour tenter de résoudre leurs problèmes d’ordre amoureux.

«Les courriers du cœur reflètent les époques et témoignent des transformations sociales de la société», dit Nancy Couture, doctorante en sociologie, dont la thèse porte sur ce sujet. En cette journée de la Saint-Valentin, la jeune femme donne une conférence ayant pour titre «L’amour au temps du courrier du cœur québécois», au local 5325 du pavillon Charles-De Koninck.  

Aux fins de sa recherche, Nancy Couture s’est penchée sur les questions adressées par des représentants des deux sexes aux courriers du cœur parus dans l’hebdomadaire montréalais Le Petit Journal (le Courrier de Françoise et le Refuge sentimental de Janette Bertrand). Elle a aussi analysé les courriers du Journal de Québec et du Journal de Montréal (le Courrier de Réjeanne Desrameaux et le Courrier de Solange). L’étudiante-chercheuse a finalement sélectionné 600 lettres parues de 1929 à 2000. En analysant ces missives, elle a tenté de dresser un portrait des mœurs des Québécois tout au long des décennies.

«Jusqu’au milieu des années 1950, il n’était pas nécessaire de s’aimer pour se marier, explique Nancy Couture. En revanche, le prétendant devait posséder certaines qualités: être un bon travaillant, ne pas boire, provenir d’une bonne famille, etc. Pour pouvoir s’épouser, le garçon et la fille devaient aussi obtenir le consentement des parents. Quant aux chagrins d’amour, ils étaient tout simplement perçus comme inutiles ou ridicules.»

Dans les années 1960, l’amour devient un élément important du projet de mariage. On idéalise l’amour, sous l’influence des romans, des magazines et des films. On s’inquiète des sentiments de l’autre à notre égard. S’agit-il du grand amour ou d’une simple attirance? La Terre s’arrête de tourner si le prétendant nous quitte. Devrait-on lui donner des preuves d’amour avant le mariage, comme il le demande si ardemment? «C’est peut-être un bon gars, mais je ne l’aime pas», rétorquent les filles à leurs parents qui veulent leur imposer un mari.    

À partir des années 1970, les préoccupations contenues dans les lettres changent. Il est question d’amour libre et de droit à l’orgasme. «Pour être heureux, il faut être amoureux et épanoui sexuellement, dit Nancy Couture. On ne s’aime plus? On se quitte.» Les fréquentations deviennent de plus en plus libres et égalitaires. Parmi les sujets abordés figurent notamment l’homosexualité, la contraception, les grossesses non désirées et l’avortement. Les questions reliées au divorce et à la garde des enfants apparaissent dans le décor, lentement mais sûrement.

Pour compléter sa recherche, Nancy Couture a rencontré Jeannette Bertrand, grande prêtresse du courrier du cœur devant l’Éternel. Elle lui a demandé sur quoi elle se basait pour faire son choix parmi les centaines de lettres qu’elle recevait chaque semaine dans le Québec de la Révolution tranquille et d’après. «C’est simple, lui a répondu la dame. Quand je voulais porter un sujet délicat sur la place publique, je publiais la lettre. Cela alimentait les discussions et contribuait à faire évoluer les mentalités.»

Selon Nancy Couture, les courriers du cœur préfigurent le clavardage et les forums de discussion sur Internet. «C’est un lieu de passage où on se rencontre pour discuter de nos problèmes. On se lit entre nous et on se comprend peut-être mieux.»
Photo

commentez

partagez

 
haut
Le fil des événements

Le journal de la communauté universitaire
Direction des communications

Questions et commentaires?
Le-Fil@dc.ulaval.ca

© 2012 Université Laval, tous droits réservés
Visitez ulaval.ca