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Volume 48, numéro 2314 mars 2013

Courrier du lecteur

Qu'est-ce qu'une université?, demande le professeur Jacques Saint-Pierre

Qu’est-ce qu’une université?

Il a beaucoup été question ces dernières semaines de droits de scolarité et de gestion universitaire, mais personne ne s’est posé la question: quelles sont, dans la société d’aujourd’hui et seront demain, les fonctions d’une université moderne? La finalité immédiate de l’activité universitaire, aujourd’hui comme hier et demain, est de conserver la connaissance dans toutes les disciplines, de la porter à son plus haut niveau et de la transmettre. Une finalité plus large existe également. C’est la fonction de service de l’université. On parle souvent de la seconde fonction en oubliant la première. Bien que l’université doive entretenir des contacts fertiles avec tous les milieux, spécialement les milieux économiques et sociaux, et qu’elle doive intégrer son action dans un effort global et concerté, dirigé vers le développement et l’épanouissement de la société, l’université doit continuer à consacrer la part essentielle de son effort à l’enseignement et à la recherche désintéressée, ces deux activités étant indissolublement liées dans l’exercice de sa mission première.

Des recettes

Contrairement à ce qui est véhiculé dans le discours politique à la mode, on ne peut moins que jamais, devant les progrès foudroyants des sciences et des techniques, se contenter de donner aux jeunes universitaires les recettes de leur future spécialité: démunis, ils sont rapidement incapables de comprendre les nouveaux progrès de leur spécialité. Il en est de même chez les professeurs. En effet, devant les transformations profondes de la connaissance dans des domaines de plus en plus nombreux et de plus en plus interdépendants, ils ne peuvent se contenter d’aller au plus pressé, en se limitant aux recherches scientifiques susceptibles d’applications immédiates, de subventions gouvernementales imminentes et de congrès scientifiques éloignés.

Faute de pouvoir puiser aux sources d’une connaissance fondamentale constamment enrichie par ceux et celles qui s’y consacrent sans autre préoccupation que celle de connaître et de connaître toujours mieux, la recherche appliquée est asphyxiée. Car, enfin, plus une société change, plus il faut que certains aient le temps de s’en apercevoir, d’y réfléchir, d’interpréter ces changements et de les interpréter dans une vision du monde qui nous permette de continuer à vivre.

Des résultats

Qu’arrive-t-il dans une société lorsqu’on ignore ces quelques vérités «universelles»? Qu’arrive-t-il lorsqu’on est loin d’une véritable formation universitaire? Qu’arrive-t-il en l’absence d’une conscience réellement universitaire?

La réponse est simple et malheureuse: on a l’extraordinaire indifférence de la grande masse des étudiants vis-à-vis de tous les problèmes qui, en principe, les concernent. L’étudiant, dans la plupart des cas, subit ses études et ne les assume pas. Pour beaucoup d’étudiants, l’université se réduit à un établissement avec lequel il passe un contrat, le moins dispendieux possible, qui doit mener à l’obtention du diplôme final, après assimilation sans trop d’effort d’un certain nombre de connaissances. Ce manque de participation, cette absence de prise de conscience des responsabilités futures, cette indifférence vis-à-vis de la société ont quelque chose d’étonnant qui devrait faire réfléchir ceux qui veulent avilir davantage la formation universitaire.

De pauvres esprits pourront croire et approuver que manifester sauvagement dans les rues en se promenant le ventre plein, le cellulaire à l’oreille et l’iPad en bandoulière, avec un carré rouge sur le Patagonia, tout en gueulant à répétition de maigres slogans vides de sens, constituent une prise de conscience des responsabilités futures. Tout cela en se prenant pour des révolutionnaires: c’est faire injure à Marx, Engels et Trotsky dont certains se réclament les disciples.

De la qualité

Une université de qualité est un tissu de relations personnelles: celles qui s’établissent entre professeurs et étudiants. Elles doivent donner à l’étudiant l’occasion d’exprimer sa personnalité. Elles doivent aussi l’amener à s’intéresser davantage à apprendre et à continuer d’apprendre dans sa vie professionnelle future. Les relations entre étudiants, d’autre part, doivent être conçues en termes d’une communauté d’adultes, dans un milieu réel. Quant aux relations entre l’étudiant et les divers milieux professionnels, on peut discuter des degrés souhaitables de leur intensité; il semble cependant que l’importance du progrès intellectuel qui doit s’accomplir, pendant les quelques années d’études, constitue un argument majeur en faveur d’études poursuivies en grande partie à l’université. Des «stages en entreprise», l’étudiant en fera pendant 40 ans après ses quelques années d’études universitaires. Ne vaut-il pas mieux qu’il les passe à valoriser son capital intellectuel avant d’entreprendre la longue route de la pratique professionnelle? Les entreprises qui ont une vision, celles qui recherchent et qui respectent cette ressource rare qui leur donne un avantage concurrentiel et qui s’appelle le capital intellectuel, partagent ce point de vue.

De la mission

La mission essentielle et permanente d’enseignement de l’université, qui apparaît à travers la notion «transmettre des connaissances», mérite d’être exprimée en se centrant sur l’individu. L’interprétation moderne de la mission d’enseignement de l’université doit être: former des hommes et des femmes capables de connaître, de résoudre et de créer, préparés à exercer des professions évolutives dans un monde changeant. Il faut une vision ontologique du savoir plutôt qu’une vision épistémologique. Il ne faut pas simplement savoir, mais avoir accès au savoir. Il faut que l’enseignement fournisse à l’étudiant un chemin concret pour accomplir (pour être) ce qu’on leur enseigne. (À titre d’exemple, il ne suffit pas de suivre un cours sur l’éthique pour être une personne éthique).

Pour remplir adéquatement cette mission, l’université ne doit pas être ravalée à un rôle d’école professionnelle supérieure où un savoir, digéré par des professeurs qui n’ont pas participé à son élaboration, serait dispensé dans une perspective professionnelle trop immédiate et trop étroite. Les enseignants universitaires doivent suffisamment participer à la recherche, celle-ci fut-elle essentiellement menée en dehors des universités (de plus en plus la recherche est interuniversitaire et développée en dehors des universités), pour être en mesure de faire sentir à leurs étudiants quelle démarche de l’esprit participe à la création et à la découverte scientifique d’aujourd’hui.

De la connaissance

On prétend souvent générer de la connaissance alors qu’on ne transmet que de l’information. De l’information écrite sur un tableau tactile ne devient pas magiquement de la connaissance. Pour que de l’information se transforme en connaissance, il faut un référentiel. La traduction de savoirs tacites en savoirs d’action constitue le cœur même du processus d’apprentissage. Apprendre ne consiste pas à stocker de l’information. Pour convertir l’information en connaissance utilisable, l’étudiant doit traiter cette information dans le cadre de référentiels, soit ne pas simplement lire ou écouter, mais comparer, synthétiser, analyser, extrapoler et résoudre. Enseigner ne consiste pas seulement à transmettre de l’information, souvent accessible ailleurs et de meilleure qualité. Enseigner, c’est générer des référentiels.

De la tour d’ivoire

Pour bénéficier du recueillement indispensable à la réflexion, l’esprit de recherche réclame de l’université d’être, d’une certaine manière, n’en déplaise aux envieux, une tour d’ivoire. Même si elle est sociale, elle n’est pas sociable. C’est la rançon de sa fonction, de sa fonction fondamentale de chercheur. Plutôt que d’essayer de la discréditer, il vaudrait mieux en chercher la clé qui se trouve dans les conditions que pose la vie universitaire, les sacrifices que demande la condition de vie intellectuelle.

Les besoins de la communauté en matière de formation, de recherche et de diffusion du progrès doivent être couverts, non par la reproduction en multiples exemplaires d’une institution stéréotypée comme «l’université», mais par un réseau d’établissements différenciés entre lesquels il faut multiplier les possibilités de passage et les coopérations.

Il faut avoir la sagesse et l’audace de se poser des questions fondamentales sur l’expansion universitaire: (1) jusqu’où est-il possible et souhaitable, dans le cadre actuel des nouvelles technologies de l’information, de décentraliser l’enseignement supérieur traditionnel? (2) Jusqu’où est-il possible et souhaitable de décentraliser les centres de recherches universitaires, interuniversitaires ou parauniversitaires?

L’université est longtemps apparue comme le saint Graal auquel tous devaient s’abreuver, croyants et non-croyants, intéressés et non intéressés? La coupe s’est vidée de sa substance et celles et ceux qui ont vraiment soif meurent déshydratés. Il n’est pas surprenant, pour entretenir le mythe de l’université accessible à tous, que l’on ait observé que le pourcentage de A donné aux étudiants ait augmenté outrageusement et miraculeusement au cours des 25 dernières années pour faire en sorte qu’un A aujourd’hui est équivalent à un C en 1960. Ça correspond bien avec l’évolution de l’enfant-roi dont on veut qu’il se sente bien sans penser que ce n’est pas dans son intérêt. Il n’y a pas de lien causal statistiquement significatif entre les sommes dépensées en éducation et le succès économique. Il en existe toutefois un entre les véritables bons résultats obtenus aux examens et la croissance économique.

Vivement, il nous faut des études supérieures à valeur ajoutée.


Jacques Saint-Pierre,
professeur à la Faculté des sciences de l’administration

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