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Volume 48, numéro 2121 février 2013

Écrire dans la marge

Un professeur de lettres raconte la lutte pour la reconnaissance des auteurs canadiens qui écrivent en français hors Québec
Connaissez-vous des écrivains provenant de la francophonie canadienne hors Québec? Gabrielle Roy ou Antonine Maillet vous viennent peut-être à l’esprit. La première, d’origine franco-manitobaine, a marqué les lettres québécoises avec Bonheur d’occasion (prix Femina 1947). La deuxième s’est faite le chantre de l’Acadie blessée mais toujours vivante dans Pélagie-la-Charrette (prix Goncourt 1979). Marquées par leurs origines, toutes deux se sont pourtant établies à Montréal, où elles ont publié. Dans leur coin, il n’y avait alors aucun éditeur…

Les choses, depuis, ont bien changé. L’Acadie a vu naître, au début des années 1970, les éditions Perce-Neige. La maison d’édition Prise de parole a vu le jour à Sudbury, en Ontario, et les Éditions du blé à Winnipeg. «Il y a une vitalité intéressante dans ces régions-là. On assiste à une prise de parole, constate le professeur Benoit Doyon-Gosselin, spécialiste des littératures en milieu minoritaire. Au Québec, nous avons longtemps nié la francophonie hors Québec; or, depuis les deux derniers référendums, l’existence d’une littérature extérieure au Québec ne se pose plus.»

La preuve est qu’elle s’enseigne. L’automne dernier, ce sympathique enseignant de 36 ans a donné un cours qui portait exclusivement sur la littérature acadienne.

Certains écrivains réussissent le tour de force d’écrire en français tout en restant dans leur milieu majoritairement anglophone. C’est le cas de l’Acadienne France Daigle et du Manitobain Roger Léveillé. Benoit Doyon-Gosselin s’est intéressé à ces deux auteurs pour sa thèse de doctorat qui vient d’être publiée aux éditions Nota Bene sous le titre: Pour une herméneutique de l’espace. L’œuvre romanesque de J.R. Léveillé et France Daigle.

L’ouvrage analyse les lieux de fiction décrits par ces deux auteurs dans leur production. «Ces écrivains travaillent en marge de la communauté. À chaque publication, ils habitent un espace tout aussi précaire que temporaire», explique Benoit Doyon-Gosselin. Ce rapport problématique à l’espace se traduit par l’absence de lieux géographiques connus dans leurs premiers romans. Ils utilisent des lieux interchangeables qui sont des métaphores de l’acte d’écrire. La figure de la maison, souvent employée par Daigle, se rapporte à l’œuvre littéraire en devenir, alors que la plage, chez Léveillé, évoque l’aboutissement de l’écriture.

Leurs romans instaurent un jeu entre réalité et fiction, empruntant largement au Nouveau Roman français. «Il existe deux stratégies pour faire son chemin en littérature quand on provient d’un milieu minoritaire: l’assimilation à ce qui se fait dans les grands centres ou la différenciation», estime le professeur. Antonine Maillet a trouvé sa place en affichant sa langue atypique. Daigle et Léveillé ont fait le chemin inverse. «Ils ont tenté tous deux de s’assimiler à la littérature postmoderne des années 1980 au Québec et en France.»

Depuis, le vent a tourné et la notoriété est arrivée. Dès la fin des années 1990, France Daigle a ancré ses fictions en terre acadienne. Pour sûr (1998), son roman le plus commenté, se déroule à Dieppe et à Moncton. En décrivant un lieu mythique perdu à jamais, l’Acadie traditionnelle, et un lieu exemplaire illusoire, un Moncton bilingue et fier du fait français, l’auteure réussit à sortir de l’enfermement identitaire en faisant de cette ville un centre ouvert sur le monde.

Quant à Roger Léveillé, il a mis en scène les espaces manitobains dans son œuvre Le soleil du lac qui se couche (2001), où une métisse francophone rencontre un poète japonais. Ensemble, ils entreprennent un voyage initiatique qui les mène de Winnipeg à Setting Lake et permet à la jeune femme de faire la paix avec ses origines.

Daigle et Léveillé ont fini par conquérir la métropole littéraire qu’est Montréal. France Daigle, aujourd’hui publiée aux éditions du Boréal, a reçu quatre prix, dont celui du Gouverneur général en 2012. Roger Léveillé n’est pas en reste avec quatre distinctions, dont le Prix Champlain et Rue-Deschambault en 2002. Défiant la solitude et l’éloignement géographique, tous deux ont réussi à faire porter leur voix au-dessus des obstacles qui surgissent sur le chemin des écrivains issus des minorités francophones hors Québec.
Photo
Il est difficile d’écrire des oeuvres littéraires en français lorsqu’on provient d'une ville à majorité anglophone, comme Moncton ou Sudbury. Ici, l'hôtel de ville de Saint-Boniface, quartier de Winnipeg et principal foyer de la communauté franco-manitobaine.

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