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3 questions à

Volume 48, numéro 1015 novembre 2012

Gérard Hervouet sur l'avenir de la Chine

Le politicologue brosse un aperçu des obstacles qui attendent les nouveaux dirigeants chinois
Saut de puce ou grand bond en avant? L’Histoire le dira sans doute bien après que les immenses draperies qui décorent le lieu du 18e congrès du Parti communiste chinois soient rangées. Le nom du nouveau secrétaire général, qui sera porté président en mars 2013, est déjà connu, Xi Jinping, tout comme celui de son premier ministre Li Keqiang. Difficile de savoir cependant comment ces dirigeants envisagent l’avenir de la Chine. Un aperçu de quelques-uns des obstacles qui les attendent avec le politologue Gérard Hervouet, spécialiste de l’Asie et directeur du Programme Paix et sécurité internationales.

Ce congrès du Parti communiste chinois présage de la plus importante transition politique depuis 10 ans. Peut-on parler d’une nouvelle Révolution culturelle?

Non, car la Révolution culturelle est un moment très fort et dramatique dans l’histoire de la Chine. Xi Jinping en a lui-même souffert puisqu’il a été envoyé à la campagne pendant cinq ou six ans. Il s’agit plutôt d’une grande continuité. Dans son discours, Hu Jintao [actuel président de la République populaire de Chine] a évoqué la nécessité d’écouter le peuple, de s’occuper de la santé, de prendre soin des personnes âgées… La Chine n’est pas à l’abri cependant de grandes ruptures. En 1989, j’étais sur la place Tiananmen. Ce qui a fait basculer les gens, c’était moins le désir de liberté et de démocratie que l’inflation. La trop grande poussée de l’économie empêchait sa maîtrise. Vivre devenait impossible pour les petites gens, et même pour les fonctionnaires. Dans leurs discours, les dirigeants aujourd’hui répètent qu’il faut éviter la surchauffe, que le progrès se fera plus lentement pour ne pas provoquer de rupture. Beaucoup d’efforts sont investis pour développer le marché intérieur en incitant les gens à consommer en Chine. Un message nationaliste, très peu écouté d’ailleurs par ceux qui ont de l’argent, à commencer par les hauts dirigeants, qui investissent à l’extérieur. Au fond, ils craignent leur système, car ils ignorent de quoi demain sera fait. Mao Zedong, que l’on cite beaucoup en ce moment, disait toujours que la Chine pouvait se transformer en son contraire très rapidement. Il y a donc toujours un fonds d’anxiété.

La chute du haut cadre Bo Xilai, accusé de corruption massive, illustre-t-elle la fragilité d’un système économique miné par les pots de vin?

La partie de la population la mieux informée, en particulier les blogueurs des villes, a conscience que ses dirigeants, qui prêchent la vertu tout en dépensant un argent fou, n’ont pas les moyens de vivre seulement de leur salaire. Cela dit, je ne pense pas que l’on va assister à une grande révolution des pauvres contre les riches, même si beaucoup de gens s’entassent dans de grandes banlieues sans eau ni service d’hygiène. La rupture va peut-être venir de l’exaspération des populations pauvres que l’on expulse de chez elles pour construire des usines, des terrains de golf, n’importe quoi, et qui subissent les dégâts environnementaux en plus de la petite corruption. Cela fait partie d’ailleurs d’une culture traditionnelle. Tous les petits fonctionnaires, que les Chinois appellent des mouches, se font payer dès qu’ils rendent un service. Lorsqu’ils poussent trop loin, les paysans se révoltent. Ces rébellions se multiplient actuellement en Chine.

Quelle place fait-on aux entreprises étrangères dans ce système plutôt complexe?

Les Chinois jouent à peu près le jeu commercial, sauf que les règles et la concurrence sont inégales. Si une entreprise étrangère, accueillie à bras ouverts, réussit trop bien, on va lui faire de l’ombre. Son succès commercial peut donc être modulé en fonction des provinces, des entreprises ou des comités locaux. Le Canada tente d’ailleurs de sécuriser ses investissements afin de pouvoir être présent dans les institutions bancaires, un secteur d’habitude fermé aux étrangers. Il va falloir surveiller la décision du gouvernement canadien à propos de Nexen [l’achat par une société d’État chinoise d’un groupe pétrolier albertain de plus de 15 milliards de dollars]. Si l’on permet aux Chinois l’accès au pétrole de l’Alberta, aux ressources énergétiques et aux matières premières du Canada, il va falloir que les entreprises privées canadiennes jouissent des mêmes possibilités en Chine. Il ne faut pas oublier que, dans ce pays, le capitalisme est très contrôlé par l’État. Les mines de terres rares, notamment, peuvent sembler très intéressantes à exploiter sur papier, lors des accords entre gouvernements. Encore faut-il persuader des entreprises canadiennes de risquer des sommes considérables en Chine.
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Gérard Hervouet, professeur au Département de science politique à la Faculté des sciences sociales.

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