Volume 48, numéro 213 septembre 2012
L'île aux trésors
Richard Baillargeon veut faire ressurgir la mémoire d’Anticosti à travers une exposition où s’entremêlent l’imaginaire et le réel
Pour les amateurs de chasse et de pêche, Antiscosti demeure un paradis où abondent chevreuils et saumons. Le sous-sol de la plus grande île du Québec serait également une véritable mine d’or… noir, ce qui fait saliver certaines entreprises pressées d’exploiter cette terre bénie des dieux. Face à cette manne annoncée, les quelque 250 habitants de Port-Menier ne savent trop que penser. Et on les comprend aisément: le passé de l’île est si fertile en rebondissements que ses habitants en ont perdu des bouts, au propre comme au figuré.
À part les milliers de descendants des cerfs de Virginie introduits par Henri Menier en 1895, il ne reste plus grand-chose du passé d’Anticosti: un vieux phare, un cimetière, autant de fragments d’histoire perdus dans l’immensité du territoire. Ce sont ces traces du passé que veut faire ressurgir Richard Baillargeon, professeur à l’École des arts visuels, dans une exposition en cours jusqu’au 14 octobre à la Galerie des arts visuels. L’exposition a pour titre Anticoste, du nom que les marins lui ont donné en des temps plus anciens.
Découverte par Jacques Cartier en 1534, Anticosti a accueilli ses premiers colons en 1680. Après la conquête britannique, elle a été annexée à la colonie de Terre-Neuve, puis à la province de Québec. Achetée en 1895 par le riche industriel français Henri Menier, pour la somme de 125 000$, elle sera ensuite vendue à la Wayagamack Pulp and Paper Company, devenue plus tard la Consolidated-Bathurst. L’un de ses patrons, Frank Wilcox, incendiera la somptueuse résidence d’Henri Menier, qui était en fait le seul bien culturel témoignant de l’entrepreneuriat français. Dans les années 1970, Anticosti est rachetée par le gouvernement du Québec pour 25 millions de dollars.
«L’exposition n’est pas un journal de bord, ni un compte rendu, ni un pamphlet, mais plutôt un mélange de plusieurs voix qui s’entrecroiseraient pour évoquer la mémoire des choses et des lieux», dit Richard Baillargeon qui s’est rendu à deux reprises à Anticosti et en est revenu littéralement enchanté. Il en a ramené des objets, des photos et des images que le visiteur prendra plaisir à voir. Mais, surtout, il propose une vision particulière de cette île qui occupe une place spéciale dans l’imaginaire québécois, notamment en raison de tous les naufrages qui ont lieu sur ses côtes au 18e et au 19e siècle. On pense aussi à des sorciers, des ermites ou des gardiens de phare qui auraient hanté Anticosti de leur présence inquiétante.
Il ne resterait à peu près rien du patrimoine matériel d’Anticosti, en somme, presque aucune trace de l’occupation de l’île au fil du temps. C’est ce qui préoccupe Richard Baillargeon. «Quand le gouvernement a acheté l’île en 1974, il ne s’est pas attaché à sauvegarder le patrimoine bâti, souligne l’artiste. Tout y est à l’abandon, ou du moins fortement négligé. Ceux qui parlent de paradis pour désigner Anticosti sont d’abord ceux qui y vont pour chasser et pêcher.»
Y subsistent pourtant ces paysages d’un autre monde, comme la chute Vauréal, l’ancien village de Fox Bay, le site du phare de la Pointe-Ouest et son vieux cimetière. Il paraît même que le vieux phare en ruine, construit en 1831, serait hanté par un des membres de la famille Pope qui en ont été les gardiens, de père en fils, pendant 70 ans. À moins que ce ne soit un des nombreux marins naufragés?
L’exposition est présentée jusqu’au 14 octobre à la Galerie des arts visuels (édifice La Fabrique, 295, boul. Charest Est). Les heures d’ouverture sont de 12h à 17h, du mercredi au dimanche.