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Volume 48, numéro 921 juin 2012

Les dents de la maraîche

Une étude sur l'anguille livre des renseignements inédits sur… une espèce de requin du golfe du Saint-Laurent
En octobre 2011, une équipe du Département de biologie a entrepris d'élucider une question qui turlupine les biologistes depuis des lustres: où donc se reproduit l'anguille d'Amérique? Chemin faisant, cette recherche sur la migration des anguilles est devenue une étude sur les mœurs alimentaires des requins. La raison? Les premières ont été dévorées par les seconds.

À quelque chose malheur est bon. Cette mésaventure a permis aux chercheurs de recueillir des données inédites sur le requin-taupe commun, aussi appelé maraîche, et d'en tirer un article que PLOS ONE vient tout juste de publier.

L'histoire commence il y a un an à Rivière-Ouelle. Huit anguilles de bonne taille, capturées par des pêcheurs commerciaux, sont remises aux chercheurs qui fixent sur chacune d'elles un appareil muni d'un émetteur satellite. Doté d'une horloge, cet appareil enregistre, à intervalles réguliers, la luminosité et la température de l'eau ainsi que la profondeur à laquelle se trouve le poisson, ce qui permet de déduire sa position géographique au fil du temps.

«Ces données ne peuvent être transmises que lorsque l'émetteur est à la surface de l'eau, précise le professeur Julian Dodson. C'est pourquoi les appareils étaient programmés pour se détacher des poissons le 15 mars 2012, pendant la saison de reproduction de l'anguille. Nous pensions ainsi pouvoir préciser la position exacte de l'aire de reproduction de cette espèce dans la mer des Sargasses.»

Les choses se sont toutefois déroulées autrement. En moins de huit semaines, tous les appareils s'étaient détachés des anguilles, et six d'entre eux avaient transmis le contenu de leur mémoire au satellite Argos. Ces données réservaient une surprise aux chercheurs. Dans les jours précédant le détachement, la température ambiante, qui variait jusque-là entre 1 et 7 degrés Celsius, avait soudainement grimpé entre 20 et 25 degrés. De plus, les déplacements verticaux dans la colonne d'eau détonnaient avec le patron circadien habituel de l'anguille. «Nos poissons ont été bouffés par des prédateurs qui ont régurgité l'appareil quelques jours plus tard», déduit le professeur Dodson.

Ce prédateur ne pouvait pas être un phoque ou une baleine: l'appareil aurait enregistré des températures nettement plus élevées et indiqué que l'animal faisait surface régulièrement pour respirer. Il ne pouvait donc s'agir que d'un poisson de grande taille qui sillonne les eaux du golfe du Saint-Laurent, ce qui limitait la liste des suspects à deux espèces: le thon rouge de l'Atlantique et la maraîche. En comparant les données enregistrées par leurs appareils aux patrons de plongée de ces deux prédateurs, les chercheurs ont conclu que leur étude sur l'anguille avait brusquement pris fin dans l'estomac d'un requin.

Selon Julian Dodson, ces cas de prédation ne sont pas fortuits. «Historiquement, des centaines de milliers d'anguilles empruntaient le golfe du Saint-Laurent pendant les migrations à l'automne. Pour un prédateur, il s'agit là d'une source de protéines importante et prévisible. On pense que les maraîches ont pu ajuster leurs déplacements dans le golfe pour en profiter. Il semble même que ces requins suivent les anguilles jusqu'à la mer des Sargasses et qu'ils se reproduisent dans cette région eux aussi.»

Julian Dodson et ses collaborateurs n'ont pas abandonné pour autant l'idée d'élucider le mystère du lieu de reproduction de l'anguille. Cet automne, ils ont fixé des émetteurs sur des spécimens capturés au Cap-Breton et sur la côte est de la Nouvelle-Écosse. Si elles échappent à leurs prédateurs, ces anguilles pourraient révéler l'emplacement de la grande partouze internationale de l'espèce. Preuve que les chercheurs ne sont pas superstitieux, ils ont libéré 13 poissons avec émetteur. On saura le 15 mars 2013 si la chance a été de leur côté cette fois.

L'article paru dans PLOS ONE est signé par Mélanie Béguer-Pon, José Benchetrit et Julian Dodson, du Département de biologie, et par leurs collègues Martin Castonguay (Pêches et Océans Canada), Kim Aarestrup (NIAR Danemark), Steven Campana (Bedford Institute of Oceanography) et Michael Stokesbury (Acadia University).
Photo
L'emplacement précis du lieu de reproduction de l'anguille demeure un mystère. Des spécimens portant un émetteur satellite pourraient mettre fin aux spéculations en mars prochain, s'ils échappent aux maraîches (ci-haut) et aux autres prédateurs d'ici là.
Photo: Steven Campana/Bedford Institute of Oceanography, NS

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