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3 questions à

Volume 48, numéro 98 novembre 2012

Martin Pâquet sur la corruption au Québec

Le favoritisme et la corruption font partie de l’ADN du politique partout en Occident, estime l'historien
Les révélations qui se succèdent à la commission Charbonneau, les perquisitions à répétition chez le maire de Laval, le psychodrame à l’Hôtel de Ville de Montréal… Ces actualités donnent aux Québécois l’impression de vivre dans une province où corruption et favoritisme font partie des mœurs. Ces maux font-ils partie de l’ADN du Québec, comme une revue l’a déjà affirmé? Sont-ils propres à l’époque contemporaine? Réponse partielle avec l’historien Martin Pâquet.

De quand date notre indignation devant les enveloppes brunes?

La corruption fait partie de l’ADN du politique partout en Occident, que l’on pense à la Grèce, à l’Italie, aux États-Unis, à la France… À l’apparition de la politique moderne, avec Machiavel, on distingue cependant deux visions du monde. Certains voient le monde tel qu’il est, d’autres tel qu’il devrait être, c’est-à-dire assujetti à des règles fondées sur la justice et l’équité pour assurer le bien commun. Selon cette vision, les responsables politiques se doivent donc d’être vertueux pour ne pas se résigner à la réalité de la société. La notion de vertu devient très importante dans la période de la Révolution américaine et de l’avènement du régime parlementaire représentatif au Canada. À l’époque de Papineau, par exemple, des élections partielles sont organisées en 1832 dans Montréal-Ouest. Certains s’opposent à la corruption de la «clique du Château», autrement dit des bureaucrates autour du gouverneur britannique. D’un autre côté, ceux qui y adhèrent jugent les citoyens égoïstes et incapables d’adopter des comportements vertueux assurant le bien commun. Selon eux, il faut donc s’accommoder de la réalité. Cette tension entre ces deux visions de la société est récurrente dans l’histoire du Québec, mais aussi dans celle de la démocratie occidentale.

Quel lien existe-t-il entre le patronage version Duplessis et l’industrie de la corruption des années 2000?

Le rôle de l’État s’avère crucial pour mieux comprendre la corruption. À partir de 1791, le développement de la démocratie parlementaire, entre autres au Québec, s’est fondé sur une culture du favoritisme. Les règles informelles voulaient qu’un responsable politique donne des emplois pour s’assurer d’une clientèle et des votes. L’État n’étant pas suffisamment financé, le recours au népotisme s’est avéré crucial jusqu’aux années 1960. On a beaucoup parlé de Duplessis car il est resté 16 ans au pouvoir et a institué un favoritisme très systématique. Ses prédécesseurs agissaient cependant de la même manière. Il faut se rappeler que le gouvernement Taschereau est tombé à cause d’un scandale touchant la gestion des fonds publics en 1936. Avec le développement de l’État-providence, les règles d’attribution des contrats se formalisent, notamment sous l’action de René Lévesque, nommé d’abord ministre des Travaux publics puis des Ressources naturelles. Il établit des normes administratives, avec une fonction publique bien formée et bien payée qui n’accepte pas de pots-de-vin. La loi 2, mise en place par Lévesque en 1978, rationalise les dons faits aux partis politiques. Très vite, certains contournent les règles… Je pense toutefois que la corruption d’aujourd’hui diffère du patronage sous Duplessis, car les pots-de-vin sont calculés de façon systématique selon un pourcentage précis des contrats, avant même la procédure d’évaluation des coûts.

Comment combattre ces comportements répréhensibles de façon efficace?

La Commission Charbonneau va sans doute émettre des recommandations sur l’attribution des contrats, entre autres dans le domaine de la voirie, ce qui va resserrer les règles pour les entrepreneurs. Il y a aussi une éducation civique importante à faire à long terme. Les gens doivent être sensibilisés au comportement vertueux. Pourquoi les scandales dévoilés par la commission Charbonneau ou avant à la commission Gomery choquent-ils autant? Justement parce que les citoyens refusent la corruption. C’est devenu un enjeu politique majeur. Comme en Italie, où l’opération Mains propres, menée par des juges comme Antonio Di Pietro, a contribué à assainir une vie politique complètement corrompue sous la Première République, dans les années 1980. La capacité d’indignation des citoyens, leur prise de parole est cruciale en politique pour améliorer le bien commun. Sortir du cynisme prend cependant beaucoup de temps. C’est une question d’éducation.
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Martin Paquette, professeur au Département d'histoire de la Faculté des lettres

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