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3 questions à

Volume 48, numéro 1229 novembre 2012

Trois questions à

Guy Laforest sur le projet d’indépendance de la Catalogne
La Catalogne est allée aux urnes le 25 novembre. Cette région autonome d’Espagne, jalouse de sa langue et de sa culture, aurait pu saisir l’occasion pour faire un pas vers l’indépendance. Elle ne l’a pas fait. Le président de la formation de centre droit Convergence et Union (CiU), Artur Mas, n’a pas obtenu la majorité absolue qu’il demandait pour engager un processus référendaire lors d’élections anticipées. L’avenir politique d’une province espagnole dont le destin ressemble à celui du Québec reste donc en suspens, comme le remarque le professeur au Département de science politique Guy Laforest, qui a séjourné plusieurs fois à Barcelone.

Comment interpréter le résultat de ce scrutin que l’on imaginait préréférendaire?

Cela ressemble à un pétard mouillé pour Artur Mas. Le président du CiU en sort affaibli politiquement. Il a perdu 12 députés alors que la société civile était très mobilisée autour de la question de la souveraineté de la Catalogne et qu’il pensait disposer d’un rapport de force renforcé avec Madrid. Depuis deux ans, il y avait un momentum en faveur du souverainisme catalan, avec les grandes manifestations de juillet 2010, l’élection en novembre d’une majorité de députés favorables à cette cause au Parlement catalan, ainsi que la mobilisation du 11 septembre 2012. Mathématiquement, le nombre d’élus en faveur du droit de décider pour la Catalogne reste identique. Le mouvement en sort toutefois amoindri, car celui qui porte le projet a perdu de son importance politique. Convergence et Union, un parti qui représente à la fois la classe moyenne et la bourgeoisie, regroupe des gens en faveur du nationalisme catalan et d’autres proches du nationalisme espagnol. Il y aura sans doute des tensions internes dans un proche avenir, d’autant plus que tout cela se déroule sur un fond de crise économique épouvantable. En Espagne, chez les moins de 30 ans, un jeune sur deux n’a pas d’emploi; en Catalogne, c’est deux sur cinq. Ces statistiques catastrophiques cachent toutes sortes de drames humains. La crise sociale et économique a été occultée par la campagne. On a négligé les autres problèmes, auxquels les électeurs ont pensé, eux.

Que va-t-il se passer dans les semaines à venir?

Artur Mas va rencontrer les dirigeants des principaux partis afin de constituer un nouveau gouvernement dans quelques semaines. Je vois trois options possibles. La plus évidente consiste à établir un pacte électoral avec Oriol Junqueras, qui dirige les indépendantistes de gauche du parti Esquerra Republicana de Catalunya. Ce parti, déjà présent dans la coalition gouvernementale de 2003 à 2010, va exiger un pacte national et social. Il voudra des garanties pour que le droit de décider de la Catalogne fasse partie des priorités de la prochaine législature, mais aussi des garanties sociales, car il est beaucoup plus à gauche que le CiU d’Artur Mas. L’autre partenaire possible pour exercer le pouvoir, c’est le Parti socialiste catalan, qui a limité la perte de sièges que prédisaient les sondages. Si Mas misait sur une coalition nationale entre les deux grands partis traditionnels, il enverrait le signal qu’il mise davantage sur la crise économique que sur les relations avec Madrid et le droit à décider. Cela pourrait être difficile cependant, car une aile du parti est « espagnoliste ». Selon la dernière option, le CiU gouvernerait seul avec 50 députés en faisant des accords à la pièce. Si Mas s’allie avec la gauche indépendantiste, ce qui est le plus plausible, cela risque d’être compliqué, car avec 21 députés, le dirigeant de ce parti est la force montante du souverainisme catalan. Il va donc vouloir lier les mains du CiU sur sa stratégie référendaire.

Quelle influence peuvent avoir les discussions catalanes sur le projet souverainiste québécois?

Depuis quelques années, les souverainistes d’ici ont établi beaucoup de canaux de communication avec la Catalogne, l’Écosse et la Flandre. Ces élections en Catalogne ont donc suscité beaucoup d’intérêt au Québec. Je pense que l’organisation et la mobilisation de la société civile catalane, qui semblait plus souverainiste que les partis politiques, ont un caractère très innovateur pour les Québécois. Ici, un parti a longtemps été le leader de la souveraineté. En Catalogne, depuis un an et demi, on assiste à l’essor de mouvements comme l’Assemblée nationale pour la Catalogne, des référendums organisés par les municipalités. La société civile a donc porté le projet, et les partis politiques comme celui de Mas ont pris le relais, à l’exception cependant de la gauche républicaine, déjà très engagée. Après les élections, on se retrouve avec un scénario qu’on connaît mieux ici. En Catalogne aussi coexistent deux mouvements nationalistes, le catalan et l’espagnol, en particulier dans une grande ville comme Barcelone.
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Guy Laforest, professeur au Département de science politique de la Faculté des sciences sociales.

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