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3 questions à

Volume 48, numéro 2314 mars 2013

Trois questions à

Bruce Shearer sur l’avidité salariale des hauts gestionnaires
Selon plusieurs études, l’écart ne cesse de se creuser entre la rémunération des dirigeants des banques et le reste des salariés. Yves Michaud a appelé récemment à la création d'un Mouvement de surveillance des Caisses Desjardins. Le «Robin des banques» dénonce notamment l'augmentation de salaire consentie à Monique Leroux, chef de la direction du Mouvement Desjardins; sa paie est passée de 1,6 M$ en 2008 à 3,1 M$ en 2012, ce qui équivaut à 100 fois le salaire annuel d'une secrétaire. Le professeur au Département d’économique Bruce Shearer donne quelques pistes pour expliquer cette rémunération à la hausse.

Comment expliquer le gouffre financier qui se creuse entre une poignée de hauts dirigeants et les autres employés du secteur bancaire?

La loi de l’offre et de la demande explique en grande partie la différence de rémunération. Une secrétaire, par exemple, peut prétendre à un certain salaire par rapport à sa formation et au nombre de personnes capables d’accomplir cette fonction. Plus on monte dans la hiérarchie, plus le nombre de personnes qualifiées se réduit. Par ailleurs, les cadres assument un grand nombre de responsabilités. Lorsqu’on gère des millions de dollars, il ne s’agit plus d’un emploi de 9 à 5. On y pense sans cesse; notre vie est consacrée au travail. Pour recruter les meilleurs, les conseils d’administration de Desjardins ou de Banque Royale n’ont donc pas le choix d’augmenter les rémunérations. Une tendance accentuée depuis une trentaine d’années par la mobilité de la main-d’œuvre. Tel un Sidney Crosby que les meilleures équipes s’arrachent, les vedettes du secteur bancaire peuvent travailler n’importe où sur la planète. Pour les garder au Québec et au Canada, il faut concurrencer les rémunérations offertes par les grandes banques américaines. Cette rémunération se base de plus en plus sur la performance des grands cadres des banques, qui se traduit par des bonus.

Peut-on imaginer des règles pour limiter l’envolée des rémunérations, comme celles que l’Union européenne souhaite mettre en place?

Cela me surprendrait qu’on aille jusque-là. Une proposition à ce sujet formulée par les pays européens au G20 n’a pas été très bien reçue par les États-Unis. Imposer ce genre de limitations me semble très difficile. Les banques sont conscientes que la rémunération en fonction de la performance incite parfois certains dirigeants à prendre trop de risques dans les placements de l’argent qu’ils gèrent, ce qui occasionne des crises bancaires. Malgré tout, ce n’est pas clair que l’imposition d’un règlement par le gouvernement, par exemple, améliorerait la situation. Encore une fois, on a besoin de dirigeants de grands talents pour remettre sur pied le secteur bancaire. Si leur rémunération est trop encadrée, ils vont tout simplement aller travailler ailleurs, dans un autre pays ou dans une autre industrie. Il faut donc être très prudent. D’autant plus qu’on a besoin que les directeurs de banque soient motivés et travaillent très fort. Par ailleurs, si on limite le paiement des bonus, comme le propose l’Europe, les banques risquent tout simplement d’augmenter la rémunération fixe de ses dirigeants pour conserver leur rémunération totale.

Toute tentative de réglementation dans ce dossier est-elle donc vouée à l’échec?

L’initiative lancée notamment par Yves Michaud auprès des actionnaires pour s'assurer que les dirigeants ne soient pas trop payés a des aspects positifs. Il faut effectivement qu’il y ait un certain contrôle. Mais pas en invoquant l’injustice ou l’indécence de ces rémunérations car, ce faisant, on ignore complètement les lois du marché. Ce serait comme limiter la rémunération d’une vedette du hockey dans la LNH. Par contre, il faut que les banques passent des contrats internes avec leurs dirigeants pour qu’ils mesurent les risques qu’ils prennent avec l’argent des autres. Ce type de réglementation me semble nécessaire, mais en prenant garde de permettre aux entreprises et aux banques de conserver dans leurs rangs des gens de talent.
 
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Bruce Shearer du Département d'économique de la Faculté des sciences sociales.

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