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Volume 48, numéro 2121 juin 2012

Une histoire sans bon sang

Une étude laisse planer de sérieux doutes sur l'innocuité d'un produit utilisé pour compenser les pertes de sang chez les patients hospitalisés
Un produit couramment utilisé dans les hôpitaux pour rétablir le volume sanguin des patients est associé à une augmentation du risque d'insuffisance rénale aiguë et de mortalité. C'est ce que démontre une équipe de chercheurs canadiens, dont fait partie Alexis Turgeon de la Faculté de médecine et du CHU de Québec, dans la dernière édition du Journal of the American Medical Association (JAMA).

Cette conclusion, qui découle d'un examen minutieux de 38 études consacrées à ce produit appelé hydroxyéthylamidon (HEA), risque de susciter beaucoup de controverse dans le milieu médical. «Il s'agit d'un produit synthétique qui est utilisé quotidiennement dans les hôpitaux de tous les pays depuis plus de 20 ans, souligne le professeur Turgeon. Il a été mis en marché pendant la période critique qui a suivi le scandale du sang contaminé, au moment où le monde médical était à la recherche de substituts aux produits sanguins. Les ventes de HEA atteignent maintenant des sommes considérables dans le monde.»

Les HEA sont synthétisés par traitement chimique de l'amidon. Administrés comme des solutés, ils favorisent la rétention d'eau et, du coup, l'augmentation du volume plasmatique, ce qui permet de contrer les chutes du débit sanguin et la baisse de tension artérielle chez les patients qui ont perdu du sang. Ils font le même travail que certains dérivés du sang ou de solutions salines.

En 2009, le professeur Turgeon et Ryan Zarychanski, de l'Université du Manitoba, avaient passé en revue les études réalisées sur ce produit sans déceler de risque accru de mortalité. «Nous avions toutefois découvert sept études réalisées par le même chercheur, Joachim Boldt, dont les résultats tranchaient avec toutes les autres. Ses travaux rapportaient toujours des effets secondaires comparables entre les HEA et les autres produits. Nous étions alors entrés en communication avec lui pour obtenir des précisions, mais disons que sa réponse avait été mitigée.»

En 2011, coup de théâtre, ce chercheur est accusé de manquement à l'éthique et de falsification de données. Une enquête qui a examiné 102 de ses articles conclut que 86% d'entre eux doivent faire l'objet d'une rétractation. En excluant les études produites par Boldt de leur méta-analyse et en incluant les nouvelles études produites entretemps, les chercheurs ont découvert que le risque de mortalité et d'insuffisance rénale aiguë augmente respectivement de 9% et de 27% lorsque les HEA sont utilisés plutôt que des produits équivalents.

La Food and Drug Administration américaine suit avec intérêt les travaux des professeurs Zarychanski et Turgeon. Il y a quelques mois, elle a même demandé à voir leurs données. Leur publication dans JAMA pourrait porter un dur coup à ce produit. «Les suspensions d'HEA coûtent 50 fois plus cher que les produits équivalents, elles ne procurent pas d'avantages par rapport à ces derniers et elles sont associées à des risques accrus de mortalité et d’insuffisance rénale grave, résume Alexis Turgeon. Je crois que les médecins devraient y penser à deux fois avant de les utiliser. Leur pertinence doit aussi être remise en question par les organismes chargés de l'homologation des médicaments.»
Photo
Une fraude scientifique aurait contribué à occulter pendant de nombreuses années les effets néfastes du HEA.
Photo: Diego Rousseaux / www.diegofoto.com.br

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