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Volume 48, numéro 1724 janvier 2013

Visa pour un voyage sans fin

Plusieurs étudiants voient leur démarche d’immigration ralentie par les coupes budgétaires du gouvernement fédéral
Ils se sont appelés eux-mêmes les «Oubliés de Buffalo» en formant leur groupe sur Facebook. Il s’agit d’immigrants arrivés ces dernières années au Canada avec un permis de travail ou un visa d’étudiant. Du jour au lendemain, 10 000 de ces nouveaux venus, dont plusieurs étudient à l’Université Laval, ont perdu la trace de leur demande de résidence permanente. Un statut qui leur permettrait de s’installer au Canada pour de bon après des permis temporaires de travail ou d’études. Que s’est-il passé? Le Bureau des visas à Buffalo, institution canadienne située aux États-Unis, où leur demande était traitée, a brusquement fermé ses portes dans la foulée des compressions budgétaires du gouvernement fédéral conservateur.

Maryam, 31 ans, qui termine son doctorat en génie des mines, de la métallurgie et des matériaux, a mis sa vie sur pause depuis quelques mois. Arrivée en 2008 avec son époux pour entreprendre des études de troisième cycle, la jeune Iranienne a scrupuleusement accompli toutes les démarches d’immigration. Elle est allée jusqu’à obtenir un visa américain pour une seule journée afin d’aller passer une entrevue de cinq heures dans les bureaux de Buffalo, au printemps dernier, afin qu’Immigration Canada vérifie ses antécédents iraniens. Quelques heures après ce rendez-vous exigeant, la doctorante apprenait que le service allait fermer. «Tout ce que je sais, c’est que j’ai réussi l’entretien et que mon dossier est arrivé en juillet dernier à Ottawa, explique la jeune femme. Par contre, il va sans doute être traité après les demandes des gens qui avaient envoyé directement leurs documents dans la capitale canadienne.»

Pour l’instant, Immigration Canada laisse filtrer très peu d’informations sur les délais possibles de traitement des dossiers qui relevaient autrefois du Bureau des visas à Buffalo. Cette incertitude représente un véritable casse-tête pour Maryam et ses compagnons d’infortune. Son permis d’études ne lui permet pas de postuler pour un emploi ni de faire des demandes pour réaliser un postdoctorat. En plus, ce fameux document expire en mars prochain. Elle qui a investi quatre années de sa vie dans son doctorat, qui maîtrise l’anglais et le français et qui s’est intégré un peu plus chaque jour à la société d’ici, n’envisage pourtant pas de revenir en Iran. «Parfois, je me demande si cela vaut la peine de vivre autant de stress, alors que nous avons choisi le Canada pour sa qualité de vie et pour la liberté, confie-t-elle. Mais j’ai quand même envie de rester.»

Ces doutes, le Marocain Ahmed Berouel les partage également. Lui qui avait choisi de venir étudier au Québec, où son frère habite depuis une dizaine d’années, doit revoir ses plans. «Je croyais que ma demande d’immigration, déposée en 2011, roulait comme sur des roulettes. Je me suis donc inscrit l’hiver dernier en génie civil pour entamer mon bac.» Sauf que les démarches qu’il a entreprises à Buffalo pour obtenir la résidence permanente ont pris du retard. Il a donc dû débourser 9200$ par session, comme les étudiants étrangers, plutôt que de bénéficier des mêmes frais de scolarité que les Québécois et les résidents permanents. La mort dans l’âme, il a renoncé pour l’instant à son rêve d’ingénieur et travaille comme boucher dans une épicerie.

Le dossier des «Oubliés de Buffalo» est un exemple des relations souvent compliquées qu’entretiennent les étudiants étrangers avec Immigration Canada. Nicole Lacasse, vice-rectrice adjointe aux études et activités internationales, en sait quelque chose. Elle est régulièrement confrontée aux problèmes vécus par les citoyens de certains pays pour venir étudier ici, même si les procédures se sont accélérées pour d’autres. «Parfois, les délais de réponse pour les visas sont longs, alors les universités d’autres pays plus rapides à délivrer ces documents nous devancent, explique-t-elle. On constate aussi qu’Immigration Canada n’accepte que peu de demandes d’étudiants venus par exemple d’Afrique ou d’Haïti, même si, de notre côté, le dossier scolaire est accepté.»

À ces difficultés récurrentes s’ajoute le fait que le gouvernement fédéral a récemment aboli au Québec un poste régional de fonctionnaire des services d’immigration. Cet employé réglait chaque année les problèmes de centaines d’étudiants étrangers dans les universités québécoises.

Aux prises lui aussi avec un service administratif qui le tient dans l’ignorance quant à sa demande de statut de résident, Franck-Armel Tchitembo-Goma déplore de ne pas savoir quand son dossier sera traité. Originaire du Congo-Brazzaville, le doctorant, qui termine sa thèse au Département des mines, de la métallurgie et des matériaux, attend depuis presque deux ans son fameux sésame. Ce délai va l’obliger à payer dans quelques semaines un nouveau permis d’études. Pour l’instant, sa fille aînée et sa femme payent une assurance privée pour couvrir leurs frais de santé, car elles ne sont pas couvertes par la Régie de l’assurance maladie du Québec. Et son épouse ne peut étudier en soins infirmiers comme elle le souhaiterait, car les frais pour non-résidents sont trop élevés.

Malgré tout, Franck-Armel Tchitembo-Goma reste optimiste. «Cela va finir par se régler, dit-il. Je constate cependant qu’à l’étranger, on nous vend ce pays comme un endroit où tout se déroule très bien, alors que ce n’est pas toujours vrai.»
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Les «Oubliés de Buffalo» se sont réunis le 18 janvier au bar L'Ostradamus pour échanger. Plusieurs affichent sur leur t-shirt le nombre de mois qu’ils ont déjà passés à attendre leurs papiers officiels du gouvernement canadien. Et le chiffre monte...
Photo: Marc Robitaille

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