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Volume 53, numéro 21 | 15 mars 2018

Société

Trois questions à Annie Fontaine

Sur la lutte contre l'itinérance

Par Pascale Guéricolas

La semaine dernière, le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal ont respectivement débloqué 11 M$ et 7,8 M$ pour lutter contre l’itinérance. Les mesures annoncées misent sur l’aide au logement ainsi que sur l’appui d’intervenants pour accompagner les personnes qui sortent de la rue. Autrement dit, davantage de logements seront réservés à des gens sans domicile. Annie Fontaine, professeure à l’École de travail social et de criminologie, spécialisée dans les interventions auprès de populations marginalisées, a participé, en 2017, à une grande enquête sur l’itinérance au féminin.

Comment lutter efficacement contre l’itinérance?

D’abord, il faut absolument miser sur le logement pour prévenir l’itinérance ou permettre à des gens d’en sortir. Plusieurs programmes existent déjà comme Logement d’abord – financé par le gouvernement fédéral –, Stabilisation résidentielle en logement (SRA) ou encore le soutien communautaire en logement social. Ces mesures misent souvent sur des populations itinérantes chroniques, visibles, au détriment d’autres types de clientèles. Les femmes et les jeunes, par exemple, vivent souvent une itinérance de transition, plus cachée. Ils ont un pied dans la rue, et un autre chez des amis ou dans des ressources communautaires. S’ils ne sont pas soutenus, ils vont glisser vers une itinérance complète. Or, les programmes s’adressent peu à cette population moins visible. Un autre problème concerne les modes de financement. La plupart des mesures d’aide au logement dépendent du gouvernement fédéral, qui déploie à travers le Canada sa Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance (SPLI). Cependant ce genre de programme ne concerne pas les hébergements communautaires disponibles au Québec. Il faut dire que ce type de prise en charge n’existe pas dans le reste du Canada.

Que voulez-vous dire?

Plusieurs des programmes des gouvernements fédéral et provincial font en sorte que des propriétaires privés bénéficient d’un soutien financier pour accueillir des itinérants dans leurs logements. Il s’agit de la plus importante partie de l’aide que vient d’annoncer la ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines habitudes de vie. C’est un programme très exigeant, car il mobilise beaucoup d’interventions autour de la personne prise en charge. En effet, une partie importante du financement sert à produire la documentation pour démontrer l’efficacité des mesures mises en place pour que cette personne garde son logement. Cela demande beaucoup d’énergie, au détriment d’autres genres de pratiques qui existent depuis longtemps au Québec. Les hébergements jeunesse et les centres de jour, autrement dit des organisations à petite échelle ancrées dans les communautés, fonctionnement différemment du service public ou des grandes organisations communautaires. Au Québec, on mise sur l’appartenance à un milieu de vie local pour favoriser les liens sociaux. Cela évite que les gens ne perdent pied pour ensuite finir dans la rue. Toutefois, ces organismes éprouvent plus de difficultés à s’insérer dans un programme comme celui de la SRA, qui impose beaucoup de conditions précises.

Une partie des budgets annoncés à Montréal concerne spécifiquement l’itinérance au féminin. Pourquoi?

Les femmes éprouvent des difficultés à trouver des ressources qui correspondent à leurs besoins. Les maisons d’hébergement pour femmes s’adressent surtout aux victimes de violence, et pas vraiment à des femmes toxicomanes, alcooliques ou qui ont des comportements qui ne correspondent pas à l’image de la victime. Lorsqu’on a une attitude un peu rock ‘n’ roll, ou qu’on parle fort, c’est plus difficile de trouver où se loger et d’obtenir des services. Souvent, les femmes préfèrent coucher chez des connaissances, parfois en échange de services sexuels, ou tenter leur chance en changeant souvent de ville. C’est intéressant de voir que la Ville de Montréal veut tenir compte des besoins des femmes en itinérance, mais aussi de ceux d’autres groupes comme les jeunes, les communautés autochtones ou inuites et les personnes transgenres. Le problème, c’est que le nombre de projets soutenus reste malgré tout assez restreint. Plusieurs organisations de femmes dénoncent cette dilution dans le financement.

Annie-Fontaine-credit-photo-personnelle
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