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Volume 54, numéro 6 | 1 novembre 2018

Société

3 questions à Aurélie Campana

Sur la crise des missiles nucléaires à portée intermédiaire

Le président américain veut retirer les États-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) signé avec la Russie il y a plus de 30 ans. Donald Trump accuse les Russes de violer cet accord depuis plusieurs années, car Moscou aurait déployé des missiles de trop longue portée. Selon plusieurs, cette décision du chef de la Maison-Blanche vise aussi la Chine, qui ne fait pas partie de l’accord et peut donc se doter de ce genre d’armes nucléaires en toute quiétude. Il reste que les relations entre les autorités américaines et russes paraissent assez tendues. Le regard d’Aurélie Campana, professeure de science politique et spécialiste de la Russie.

De quand date cette entente que Donald Trump veut remettre en question?

Les États-Unis et l’Union soviétique, représentés par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, ont signé ce traité en 1987. Il concerne la réduction du stock de missiles à portée intermédiaire, qui peuvent frapper des cibles entre 500 et 5 500 km de leur point de départ. À l’époque, les autorités américaines considéraient que les Soviétiques avaient déployé des missiles qui menaçaient directement des villes européennes. C’était le début de la fin de la guerre froide et l’URSS n’avait plus les moyens financiers de supporter une telle force de dissuasion. Plus tard, la Russie a hérité en quelque sorte de ce traité, que Donald Trump remet maintenant en cause. Sur le coup, les Russes ont réagi avec beaucoup d’ironie à cette déclaration un peu à l’emporte-pièce. Vladimir Poutine a commenté ce possible retrait à un club de discussion qui s’appelle Valdaï. Il a déclaré que la Russie n’avait pas fabriqué de missiles à courte et à moyenne portée comme le prétendent les États-Unis. Puis Poutine a ajouté que les Russes ne seraient jamais les premiers à frapper, mais que s’ils sont touchés, ils répliqueraient.

Faut-il s’inquiéter d’une possible escalade de la violence?

Je ne pense pas. Le ton de la déclaration ressemblait plus à de l’ironie qu’à de l’arrogance, face à une décision de Donald Trump que certains pressentaient sans l’avoir prévu. Certains analystes font l’hypothèse que les menaces du président américain ont peut-être un lien avec les négociations à venir autour du renouvellement du traité New START. Il s’agit d’une autre entente concernant la réduction des armes stratégiques entre les deux pays (signée dans les années 1990, NDLR). Elle vise à limiter les missiles à longue portée et à encadrer tout ce qui relève de la dissuasion nucléaire. Ces traités arrivent à échéance en 2021. Il se peut que Trump prépare le terrain en utilisant un mélange de pressions et de menaces pour avoir la main haute sur les négociations à venir, une façon de faire dont il a l’habitude. Les Russes, de leur côté, se trouvent dans une position attentiste.

Dans quel état se trouve l’armée russe actuellement?

La Russie a modernisé ses équipements militaires. Elle s’est aussi dotée de nouveaux types d’armement. Il faut savoir que jusqu’au milieu des années 2000, la plupart des missiles dataient de l’époque de l’Union soviétique. Le pays a donc acquis de nouveaux missiles pour rattraper son retard, notamment dans la perspective de l’intervention en Syrie. Par ailleurs, les problèmes de chaîne de commandement qu’on avait pu observer lors de la guerre en Géorgie ont été réglés. On se rappellera qu’en 2008 la marine, l’aviation et l’armée de terre éprouvaient de grandes difficultés de communication. Sans compter que le ministère de la Défense gère ses troupes, mais que le ministère de l’Intérieur a aussi ses propres forces, organisées comme une armée. On les a vues en Géorgie, mais aussi en Ukraine, même si généralement elles interviennent en Russie même. Cependant, les deux ministères ne se parlent pas toujours, ce qui accentue les problèmes de dialogue. De manière générale, la professionnalisation de l’armée se poursuit également, même si l’objectif n’a pas encore été atteint. Les soldats de métier sont mieux équipés et mieux payés. Il existe aussi des conscrits, beaucoup moins bien traités. Finalement, on remarque une troisième catégorie, que l’on appelle les «contractants». Ces quasi-mercenaires, intégrés pour une courte période dans l’armée, exécutent en général les plus sales besognes. Cela dit, l’écart de puissance entre les armées russe et américaine reste énorme.

Aurélie Campana

Photo : Aurélie Campana, professeure de science politique et spécialiste de la Russie

Aurélie Campana

Photo: Louise Leblanc

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