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Volume 54, numéro 6 | 8 novembre 2018

Société

3 questions sur les migrants d’Amérique centrale

Par Pascale Guéricolas

Ces jours-ci, un groupe de plusieurs milliers de migrants traversant à pied l’Amérique centrale et le Mexique, surtout des Honduriens, défraie la chronique. La géographe Danièle Bélanger, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les dynamiques migratoires mondiales, connaît bien la situation des migrants faisant partie de cette caravane.

Quelles raisons poussent des dizaines de milliers de Honduriens à fuir leur pays chaque année?

La violence constitue la première cause des départs. Au Honduras, le taux d’homicide tourne autour de 90 pour 100 000 habitants. C’est le haut taux le plus élevé au monde. À titre de comparaison, il s’établit à 4,2 aux États-Unis et à 1,6 au Canada. Cela veut dire qu’un Hondurien sur 100 court le risque de se faire assassiner. Les citoyens subissent aussi la violence au quotidien, qu’il s’agisse d’agressions, d’extorsions ou de vols. Le trafic de drogue explique en partie cette situation, mais il faut aussi souligner l’absence d’État de droit. Lorsqu’une personne rapporte un crime à la police, il y a de fortes chances pour qu’elle-même ou sa famille subissent de violentes représailles des criminels. Cette situation très difficile limite énormément le développement économique. La pauvreté pousse donc aussi beaucoup d’habitants du Honduras à fuir. Selon la Banque mondiale, 66% de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté, tandis que 20% des Honduriens à la campagne disposent de moins de deux dollars par jour. C’est la pire situation parmi les pays d’Amérique centrale.

Qui tente davantage sa chance aux États-Unis: les Mexicains ou les habitants de l’Amérique centrale?

Les statistiques montrent une certaine stabilité du nombre des candidats au départ mexicains, voire une diminution. Par contre, on observe une augmentation de l’émigration à partir de l’Amérique centrale depuis les années 2000. Environ 400 000 habitants de cette région entrent au Mexique chaque année, dont une très grande majorité vise les États-Unis. Une forte proportion de ces personnes se font arrêter, puis refouler et expulser. En 2015, par exemple, les autorités mexicaines ont intercepté 150 000 migrants, principalement des Guatémaltèques, des Honduriens et des Salvadoriens, tandis que les Américains en ont aussi arrêté 150 000 à la frontière nord. Finalement, relativement peu de gens arrivent aux États-Unis, où habitent déjà 573 000 Honduriens. Ce type d’immigration a commencé dans les années 1980. À la suite de l’ouragan Mitch, en 1998, Bill Clinton a donné une protection temporaire à 57 000 Honduriens, qui vivent toujours aux États-Unis. Par conséquent, beaucoup de familles ont été séparées. Encore aujourd’hui, elles cherchent à émigrer pour retrouver leurs proches. Au cours de notre projet de recherche, nous avons rencontré des Honduriens qui avaient tenté cinq, six, sept fois la traversée du Mexique, car ils n’ont aucun espoir chez eux.

Que vont faire ces centaines de milliers de migrants d’Amérique centrale si les États-Unis renforcent encore la sécurité à leur frontière avec le Mexique?

Les États-Unis restent quand même un grand pays d’immigration. Ils doivent sélectionner des migrants pour leurs besoins en main-d’œuvre dans des secteurs comme l’hôtellerie, la garde des enfants ou la restauration. En général, ce sont des emplois peu payés. Cela ne va pas changer, même si la fermeture de la frontière avec le Mexique fait partie du spectacle actuellement. En fait, ce durcissement va rendre la migration plus dangereuse et plus coûteuse, tout en accentuant l’immigration irrégulière. Les gens ne vont pas arrêter de se déplacer, mais cela va permettre à l’industrie de la migration de se développer davantage. Déjà, les passeurs contrôlent certains segments de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Ce pays expulse d’ailleurs beaucoup d’immigrants. En 2015, les autorités américaines ont en partie financé le plan «Frontière Sud» pour fermer davantage la frontière entre le Mexique et le Guatemala. Ces fonds ont aussi facilité la mise en place d’une police d’immigration mexicaine qui intercepte et expulse les migrants. Cela dit, le Mexique devient de plus en plus un pays d’immigration. Cela se produit un peu malgré lui, comme pour le Maroc. Il ne faut pas oublier que la société civile y est très organisée. Sur place, plusieurs organisations ont aidé les migrants de la caravane en les nourrissant ou en mettant en place des relais. Elles ont forcé le gouvernement à garder une approche humanitaire, à ne pas tomber dans la violence et la répression trop extrêmes.

Danièle Bélanger

Photo : Martine Lapointe

Danièle Bélanger, Professeure titulaire à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique

Migrants-USA-3-Questions-Novembre-2018
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