20 avril 1995

Message du Premier ministre

Québec, le 4 avril 1995

À l'intention de messieurs Michel Gervais et Nabil Khoury

J'ai appris récemment que la Faculté des sciences de l'administration de l'Université Laval fait maintenant partie des établissements agréés par la prestigieuse American Assembly of Collegiate Schools of Business.

Le système d'éducation est le creuset de la société et je crois fermement que l'épanouissement des aptitudes intellectuelles et mentales se révèle aujourd'hui la condition première du développement. Les pays qui auront su le mieux investir dans leurs ressources humaines formeront le peloton de tête dans les années à venir.

Grâce à l'excellente qualité de la formation qu'elle offre, la Faculté des sciences del'administration de l'Université Laval devient la première et la seule faculté francophone à obtenir la reconnaissance de cet organisme très influent en Amérique du Nord.

Cet honneur rejaillit sur tout le Québec. Toutes mes félicitations!

Jacques Parizeau

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Des bûcherons et des petites filles modèles

(En réponse à l'article intitulé: «Les bûcherons et les petites filles modèles», signée par Annette Paquot et publié dans le Fil du 2 mars)

Je trouve, en tant que professionnelle et étudiante au Msc. management, déplorable qu'une femme influente et à l'avant scène comme vous, l'une des rares femmes administratrices à l'Université Laval, discrédite le travail que vos consoeurs et prédécesseures ont fait dans la promotion de l'équité des femmes.

Madame, en 1988, et différentes données plus récentes confirment les mêmes résultats, seulement 30 à 40 % des postes de gestion subalterne et intermédiaire étaient occupés par des femmes. Ce pourcentage diminuait entre 2 et 4 % au niveau des échelons supérieurs et des postes de pouvoir. Et ce, tant au Canada qu'aux États-Unis.

Que l'on pense aux femmes qui cumulent les rôles de mère et de travailleuse qui vivent la discrimination non plus auniveau de leur sexe mais plutôt, et de façon plus pernicieuse, concernant leur rôle de mère, attestant le présupposé que la sphère domestique est encore la responsabilité de la femme. D'après Tema Frank (1995), on observe qu'à la Banque de Montréal, deuxième meilleure entreprise concernant ses structures favorisant l'équité, 75 % des gens de l'entreprise sont des femmes alors qu'en 1991 seulement 9 % d'entre elles occupaient un poste aux échelons supérieurs. Grâce à un P.A.E. agressif, ce pourcentage est passé à 13 % en 1993. Plus près de nous, on ne peut que constater de nombreux exemples de discrimination, que ce soit sur le campus ou hors campus. À ce titre, le corps professoral de l'Université Laval n'est composé que d'environ 20 % de femmes, qui sont, de plus, concentrées dans des secteurs traditionnellement réservés aux femmes.

Le discours que vous avez tenu est dégradant tant pour les hommes que vous décrivez comme des rustres et des irresponsables que pour les femmes qui se voient taxées de soumises et d'opportunistes incompétentes. Ce discours qui est le vôtre, est malheureusement partagé par d'autres et tire sa source dans la peur viscérale de certaines de voir leur compétence mise en doute parce qu'elles occupent un poste rarement occupé par une femme dans une organisation qui dispose d'un P.A.E. Cette peur est souvent d'autant plus forte qu'elles y ont investi toutes leurs énergies afin d'acquérir une compétence certaine dans leur champ d'activité professionnelle.

De plus, ce discours fait ressentir aux femmes une dissonance cognitive dans leurs recherches de compétences toujours accrues. En effet, il s'avère très problématique et conflictuel d'investir toutes ses énergies à accroître ses compétences si l'on admet qu'en tant que femme, il faudra travailler plus fort que les hommes pour atteindre un niveau hiérarchique similaire. Il est sécurisant de penser que le peu de présence des femmes aux postes de pouvoir n'est dû qu'à un choix délibéré et volontaire de leur part. Mais se berner et se fermer les yeux n'a jamais résolu aucun problème.

En terminant, madame, il est intéressant de se rappeler ce que déjà, en 1977, Kanter suggérait: que l'une des raisons pour lesquelles certaines femmes dans ce qui était une chasse gardée masculine se désolidarisaient des autres femmes était qu'elles le faisaient pour demeurer acceptables auprès du groupe majoritaire ou, encore, qu'elles avaient été invitées à joindre ce groupe à cause de leurs similitudes.

J'ose espérer que je vous ai mal comprise et que j'ai mal interprété vos propos et que le débat qui se livre depuis la parution de votre article sera source d'intéressement pour d'autres.

Nathalie Chiasson

Étudiante en management

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Les garçons et l'abandon scolaire

Le Fil du 2 mars dernier publiait un texte d'Annette Paquot qui nous a interpellés aussi bien en tant que chercheurs dans cette université qu'en tant qu'hommes, c'est-à-dire êtres socialisés au masculin évoluant dans une société encore profondément inégalitaire sous de nombreux rapports. Se basant sur quelques statistiques choisies de façon tout à fait partiale, l'auteur se dit «alarmée» devant une situation qu'elle juge «injuste et dangereuse», soit la plus grande réussite scolaire des filles. À cause des préjugés affichés dans ce texte, nous avions choisi de ne pas y répondre lors de sa première publication dans le journal La Presse. Sa parution dans Le Fil nous incite à faire les quelques brefs commentaires qui suivent.

Nous faisons partie d'une équipe, ici à Laval, qui s'intéresse depuis quelques années à la question de l'abandon et de la réussite scolaires comparés entre garçons et filles. Des organismes subventionnaires, tant fédéraux que provinciaux, nous ont accordé leur appui financier; les pairs qui ont évalué le projet ont jugé que la démarche proposée avait un certain mérite malgré le fait que l'équipe n'ait pas retenu l'hypothèse selon laquelle certains garçons réussissent moins bien à l'école parce que ce sont des femmes qui leur enseignent, ce que soutient le texte de Paquot. Cette dernière prétention est d'ailleurs invalidée, entre autres, par le fait que, dans le situations où les hommes sont majoritaires dans l'enseignement, les écarts en faveur des filles demeurent. De plus, un coup d'oeil historique montre que la «féminisation du corps enseignant» n'est pas un phénomène concomittant à celui de la meilleure réussite des filles. Enfin, les différences de performance et de persévérance entre garçons et filles varient selon les milieux socio- économiques d'origine, sans variation correspondante du sexe des enseignants. Ceci étant dit, il n'en reste pas moins que la société y gagnerait à ce que toute filière d'études ou d'emploi soit désexisée, qu'il s'agisse du domaine des sciences ou celui de l'éducation. C'est ce que prônent aussi les féministes quand elles revendiquent l'égalité entre les hommes et les femmes.

Deuxième élément susceptible de renseigner l'auteure. Le «silence difficile à expliquer» sur cette question n'est en fait qu'un manque d'information de sa part. Alors que notre équipe s'intéresse d'abord à la diplomation en fin de secondaire, au moins trois autres équipes de recherche subventionnées tentent aussi de comprendre et d'expliquer la moins bonne performance et la moins grande persévérance de certains garçons au niveau post- secondaire. Nous avons des contacts avec deux de ces équipes et nous savons qu'aucune n'a retenu le préjugé de «la faute aux féministes» pour asseoir leurs recherches.

Le troisième constat que nous voudrions présenter entre en contradiction avec la perception de l'auteure quant à la discrimination entre garçons et filles. «Les discours féministes ne sont plus adéquats à propos de la jeune génération», avance-t -elle. Nous avons eu à rencontrer des jeunes en secondaire 3 (14 -15 ans) dans les classes ou en entrevues. Ils et elles font montre d'une conscience certaine de l'inégalité des rapports sociaux de sexe entre eux et, dans le cas des filles surtout, de la nécessité de changer des choses. Elles ne sont pas féministes mais...

La publication de ce texte aux environs du 8 mars suscite quelques questions. Pourquoi le faire paraître au moment de la Journée internationale des femmes? Serait-ce à dessein afin de les mépriser ainsi que les féministes? Sans doute que non! Poursuivre une telle logique supposerait que le même texte soit publié à nouveau le 8 décembre - journée de l'Université Laval - car l'auteure exprime aussi son mépris envers l'université soit- disant laxiste, peu désirable et dont la rhétorique serait usée. Tout juste bonne pour les filles quoi!

Nous tenons aussi à rassurer l'auteure sur un dernier point. Elle prête aux hommes des réactions de violence face à une situation qu'elle qualifie de dangereuse. Ce n'est pas acquis pour tous les hommes, mais bon nombre d'entre nous avons appris, grâce notamment aux interventions féministes répétées, que les situations problématiques peuvent se régler autrement que par «des coups de canif sanglants».

Jean-Claude St-Amant

Jacques Tondreau

Professionnels de recherche

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Prière de lire avant d'écrire

Au Fil des événements a parfois un courrier des lecteurs étonnant. Deux lettres publiées récemment ont provoqué chez moi une certaine stupéfaction.

La première, le 16 mars, est signée par une dame qui est conseillère à la Bibliothèque. Elle déclare ne pas avoir lu mon livre, Nationalisme et Démocratie, qui représente à ses yeux un «cas flagrant de littérature haineuse», et elle pose gravement la question de savoir ce que je fais dans l'enseignement. Je suis tenté de lui retourner, très gentiment, sa question: que fait-elle dans une Bibliothèque? Il est sans doute préférable de lire un livre avant d'en dénoncer le contenu et d'en injurier l'auteur. Est-ce trop demander à une personne dont le métier est de conseiller des lecteurs?

La seconde lettre a été publiée le 30 mars. Un étudiant en sociologie y répète la rumeur selon laquelle Stéphane Dion, professeur à l'Université de Montréal, aurait proposé à Jean Chrétien «de faire souffrir les Québécois s'ils votent «oui» au référendum.» Cette rumeur a pour origine une dépêche de la Presse Canadienne et une déclaration du Premier Ministre du Québec, qui attribue à trois personnes les paroles de l'une d'entre elles. La phrase incriminée n'a pas été prononcée par Stéphane Dion mais par un autre participant au même colloque, Stanley Hartt. On observe donc ici un artifice de propagande classique, l'amalgame, c'est-à-dire le fait de reprocher à quelqu'un les paroles ou les actions de son voisin.

La réalité des faits a été rétablie le 18 mars par Stéphane Dion dans Le Devoir et le 21 mars dans le London Free Press par un journaliste qui a assisté au colloque en question, donc bien avant que le Fil ne publie la lettre de l'étudiant en sociologie. Mais il serait fatigant de vérifier ses informations avant de répéter des accusations non fondées.

Cette seconde lettre est moins comique que la première. Relisez, dans Le Barbier de Séville, la tirade de Bazile sur la calomnie, «ce qu'on fait partout, pour écarter son ennemi». Dans le but, sans doute, de l'intimider et de l'inciter à se taire, un détenteur de pouvoir politique porte des accusations injustes contre un universitaire. Sans plus réfléchir ni mieux s'informer un étudiant et le journal d'une université se joignent à l'attaque du premier contre le second.

Jean-Pierre Derriennic

Professeur au Département de science politique

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Mise au point du Groupe Léger & Léger

Le Groupe Léger & Léger réalisait récemment un sondage auprès de 303 étudiants et étudiantes de l'Université Laval, pour le compte de la CADEUL (Confédération des associations d'étudiants de l'Université Laval). La publication des résultats de cette enquête a suscité des commentaires publics de divers ordres, démontrant l'intérêt de la communauté universitaire pour les sujets abordés.

Par contre, certains de ces commentaires - particulièrement ceux d'un responsable de la Cadeul - ont déformé la réalité méthodologique de ces résultats et il nous appartient comme firme professionnelle de sondage, de rétablir les faits (et non pas d'interpréter les résultats, ce qui serait hors de notre mandat).

A) Une question importante du sondage concernait l'appréciation des étudiants à l'égard de la formation reçue à l'Université Laval. Les étudiants sondés devaient donner, selon une échelle de 1 à 5, une note d'appréciation sur ce sujet. Le calcul d'une moyenne a été remis en cause sous prétexte que l'échelle utilisée comportait un point milieu qui serait, pense-t-on, considéré comme une position de neutralité. Nous aimerions apporter deux précisions à cet effet.

Dans le cas de l'échelle utilisée, il y a en effet un point milieu arithmétique, mais il est erroné de prétendre qu'il y a un point milieu, dans le sens d'un point «neutre». Ces gens ne sont pas «neutres» ou sans opinion dans le mesure où ils ont indiqué un point sur l'échelle. Les gens qui n'ont pas d'opinion sont des indécis et comme il se doit, ils ont été exclus du calcul de la moyenne. Parallèlement, la remise en cause du calcul d'une moyenne semble avoir été faite en considérant que l'échelle utilisée est une échelle ordinale alors qu'il s'agit d'une mesure de niveau d'intervalles. Une mesure de niveau d'intervalles, qui est une échelle de type métrique, peut permettre les calculs statistiques de nature paramétrique comme la moyenne arithmétique.

B) Toujours concernant la question portant sur l'appréciation de la formation, l'utilisation d'une échelle avec un point milieu arithmétique a été considérée comme inadéquate pour ce genre de question par l'un des spécialistes consultés par la Cadeul. Nous comprenons mal que la Cadeul n'ait pas précisé qu'elle avait exigé elle-même l'emploi de cette échelle. Initialement, une échelle à quatre niveaux a été proposée par le Groupe Léger & Léger et la Cadeul a maintenu cette exigence, même si le Groupe Léger et Léger lui déconseillait l'utilisation de ce type d'échelle. Mais dans les deux cas, il s'agit de deux approches aux divergences mineures.

C) Au-delà de ces discussions byzantines de spécialistes, il faut se souvenir que les résultats de base de la question à laquelle les étudiants devaient donner une note d'appréciation à la formation reçue, sur une échelle de 1 à 5, ont été présentés à la Cadeul sous forme de fréquences brutes, en pourcentages, pour chacune des catégories de l'échelle. Il s'agit de l'essentiel de ces résultats de sondage bien visibles dans notre rapport. On peut se demander pourquoi certains ont monté tout un cinéma autour du sens accordé à telle moyenne alors qu'on a qu'à se référer aux résultats de fréquences pour apprécier les tendances exprimées en sondage.

Nous trouvons également fort regrettable que certains responsables de la Cadeul expriment en public des points de vue si différents de ceux qu'ils expriment en privé devant nous. Ce double langage est indigne de dirigeants responsables: après avoir approuvé un questionnaire et une méthodologie, après s'être déclaré devant nous satisfait de l'enquête, il est peu reluisant de tenter de se dépêtrer publiquement en rejetant la faute sur notre firme.

Lucie Vachon

Directrice de projets

Le Groupe Léger & Léger

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Ne partez pas sans elle (il)

Le Syndicat des professeurs et professeures de l'Université Laval (SPUL) vient de faire parvenir à ses membres un «Numéro spécial du XXe anniversaire» du SPULTIN. La plupart des textes ont été rédigés par un certain Richard Amiot qui, dans l'entrevue avec cinq professeurs en début de carrière (pp. 9- 13), semble avoir édité systématiquement les propos de ses interlocuteurs pour faire une place égale aux hommes et aux femmes.

On trouve à la p. 11 deux paragraphes contigus contenant chacun cinq occurrences du «ils et elles» ou d'un tour apparenté. Le rédacteur cite les propos de Line Lapointe (italique ajouté):

«Je ne suis pas convaincue qu'ils et elles veulent vraiment de la qualité. Ils et elles veulent des notes. Ils et elles veulent des «A» et sont très exigeants et exigeantes. ... Même au niveau du bac, beaucoup d'étudiants et d'étudiantes se plaignent pour un «C».»

Puis, il reproduit ceux de François Blais: «Parmi les étudiants et étudiantes, les attentes sont beaucoup plus grandes. Ils et elles reconnaissent l'effort que le ou la professeur(e) fournit pour préparer ces cours. Ils et elles sont sensibles à cela. Même si, par ailleurs, le ou la professeur(e) est sévère.»

On peut se demander en lisant une telle accumulation de formes masculines et féminines dans des paragraphes aussi courts s'il s'agit encore de français ou plutôt d'un charabia visant à obéir aux exigences d'une certaine orthodoxie. Devrons-nous bientôt consacrer la moitié de l'espace requis par un texte à toutes sortes de précautions pour éviter de choquer tous les groupes qui, pour une raison ou une autre, voudraient être mentionnés de façon spécifique? Il est évident que cette rectitude politique risque de nous faire sombrer dans le ridicule (si ce n'est pas déjà fait) et d'avoir des conséquences fâcheuses sur la langue. Le français pourrait bien devenir une langue totalement illisible si on ne corrige par le tir. Faut-il vraiment attendre d'avoir atteint l'extrême limite avant de revenir à un certain équilibre? L'idée d'éviter la discrimination est louable mais un exemple comme celui qui est cité plus haut montre ce qui arrive lorsqu'on tombe dans l'excès.

Notre société puritaine semble maintenant vivre dans la peur perpétuelle de la poursuite judiciaire ou du moins du reproche. Il semble qu'aucun politicien n'ose plus commencer une phrase sans dire «les Québécois et Québécoises» ou «les Canadiens et Canadiennes». D'autres, dans leurs domaines d'activité respectifs, utilisent des tours apparentés pour s'assurer de l'appui de toutes les personnes auxquelles ils s'adressent. Un nombre croissant de publications utilise maintenant une précaution du genre «le générique masculin est utilisé sans aucune discrimination et seulement pour alléger le texte.» Cette solution, si elle oblige à toujours ajouter une note au texte, possède au moins le mérite d'éliminer les aberrations sous lesquelles le rédacteur du SPULTIN a enterré les propos de ses interlocuteurs.

À cette manie du «ils ou elles» s'ajoute évidemment cette tendance à constamment utiliser des euphémismes pour éviter de s'attirer les foudre de tous les groupes caractérisés par une différence par rapport au groupe dominant. Là aussi il serait souhaitable de ne pas attendre d'avoir franchi la limite de ce qui est raisonnable avant de réagir.

Marc-André Roberge

Professeur agrégé (musicologie)

École de musique

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L'oeuvre d'art: méthode et références

En tant qu'étudiante en arts visuels et en enseignement des arts visuels, j'aimerais vous faire part de ma réflexion suite à la polémique qu'a suscitée l'oeuvre d'Annelise Gadoury: Habit de scène à volants. Cet article s'adresse aux gens qui ne sont pas «à l'aise» avec l'oeuvre d'art. À vous, personnes curieuses, je propose une méthode pour comprendre et apprécier les codes et le langage de l'art.

Peut-on uniquement se baser sur des préférences personnelles pour juger une oeuvre? Je crois que non. Vous avez le droit de trouver une oeuvre belle ou de la trouver laide. Vous avez le droit de l'aimer ou de ne pas l'aimer. Même si ces réactions sont sincères, elles ne suffisent pas pour juger une oeuvre d'art parce qu'elles sont subjectives. Alors sur quoi se base-t- on pour porter un jugement? Il y a un monsieur qui s'est posé la même question, il se nomme Edmund B. Feldman. Je ne peux que brièvement vous expliquer sa méthode puisque mes lignes sont comptées.

Cette méthode se divise en quatre étapes: 1: description; 2:

analyse formelle; 3: interprétation; 4: jugement. La première étape consiste à faire la description de l'oeuvre d'une façon objective, comme si vous la décriviez à une personne aveugle pour qu'elle puisse la visualiser.

Dans un deuxième temps, l'analyse formelle vise à examiner en détail la structure formelle de l'oeuvre. Il s'agit de relever et de décrire comment les éléments s'organisent entre eux. Il faut décrire les qualités du matériaux, de la ligne, de la forme. La ligne est-elle petite, grosse? Ensuite, il s'agit d'examiner la disposition des formes. Sont-elles regroupées, décentrées?

Jusqu'ici, l'analyse de l'oeuvre se fait d'une manière objective mais cela se poursuit autrement à la troisième étape.

Maintenant, il faut associer des idées et des émotions à ce que l'on voit. Il faut trouver les liens qui unissent les moyens utilisés, le sujet, la thématique, la technique, les qualités plastiques et la structure de l'oeuvre. Il y a sûrement un effet qui se dégage de l'oeuvre, il faut l'identifier et le commenter à partir d'éléments observables et apparents. Avant de terminer cette troisième étape, on peut jusitifer les impressions que nous inspire l'oeuvre à partir des éléments observés dans les étapes précédentes.

Finalement, la dernière étape consiste à chercher la pertinence des liens que nous avons faits précédemment et de porter un jugement sur l'ensemble de l'oeuvre, en fonction des qualités de la ligne, de la forme, de la couleur, de la texture... de la signification.

Vous savez que l'appétit vient en mangeant. Alors maintenant, sortez... au Musée de la Civilisation (c'est gratuit le mardi), au Musée du Québec (c'est gratuit le mercredi), chez Méduse (plusieurs salles, Côte d'Abraham). Il y a aussi les galeries d'art et celles dites alternatives...

Je vous souhaite plein de découvertes, qu'elles vous plaisent ou qu'elles vous secouent. (Je crois que la fonction du Calendrier produit par le SASC est de promouvoir le «travail» de jeunes artistes en art actuel. Les personnes désireuses d'avoir un «beau» calendrier à mettre sur leur bureau peuvent s'en procurer dans divers magasins. Il y a plusieurs thèmes: le chat, le bébé, le paysage...) Pour les personnes qui sont désireuses d'aller encore plus loin, je vous donne deux références:

· Berger, René. Découverte de la peinture, Lausanne, La Guilde du livre et Éditions des Fauconniers, 1958.

· Feldman, Edmund B. Becoming through Art, Englewood Cliffs, New- Jersey, Prentice-Hall, 1970.

Nancy Caron

Étudiante en arts visuels

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Réponses à quelques questions sur le drame rwandais

La vie politique rwandaise a été, depuis plus de trois décennies, sous la monstrueuse lueur de l'idéologie raciste dont le génocide des Tutsi en avril 1994 reste le paradigme absolu. Évoquant cette tragédie, certains médias parlent de guerre «interethnique». S'agit-il vraiment d'un conflit entre deux ethnies, l'une hutu, l'autre tutsi sans cesse prêtes à s'entre- déchirer?

La réalité est plus complexe. L'ex-président Habyarimana avait mis en place un système politique absurde qui visait à se maintenir au pouvoir par tous les moyens, y compris l'extermination d'une partie de la population, constituée non seulement des Tutsi, mais aussi de tous les opposants politiques au régime.

Est-il possible que la communauté internationale représentée à Kigali n'ait pas été informée de la préparation du plan d'extermination? Question grave. Oui, tout le monde savait, mais personne n'y a cru. Quatre raisons expliquent, à mon avis, cette naïveté dans l'évaluation de la situation. La première est la négociation, puis la signature des Accords d'Arusha entre le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais. Lassé par la guerre, le peuple a cru au retour de la paix alors que le plan du génocide entrait dans sa phase finale. La deuxième est la présence des forces de l'ONU à Kigali. Peu au courant des vélléités onusiennes, les Rwandais ont cru, à tort, que les soldats de l'ONU étaient là pour les protéger. La troisième est que la population a surestimé la force de frappe du FPR. Ainsi, tout le monde croyait que si le génocide commençait il serait aussitôt stoppé par des troupes de l'ONU ou par celles du FPR dont la supériorité sur les Forces armées rwandaises (FAR) n'était plus à prouver. La dernière est d'ordre rationnel. Le déclenchement du génocide était un suicide politique pour que Habyarimana, fin politicien, se permette une telle erreur. Personne n'avait prévu son «accident» d'avion.

Pourquoi les gens n'ont pas fui comme jadis? Pays enclavé, le Rwanda est comme un îlot. Une fois tous les points de passage fermés par les militaires, et toutes les collines quadrillées par les miliciens, il était impossible de se frayer un passage. Il faut ajouter à cela la rapidité de l'opération: en un mois près d'un million de personnes ont été tuées.

Si les Hutu et les Tutsi ne sont pas réellement des frères ennemis, comment peut-on expliquer le départ massif des populations hutu vers les pays limitrophes à l'approche des troupes du FPR? Trois raisons expliquent ce phénomène. D'abord, l'idéologie antitutsi et la diabolisation du FPR y sont pour quelque chose. Constamment présenté comme un «nostalgique du pouvoir» qui n'avait jamais accepté les acquis de la révolution sociale de 1959, réalisée par le PARMEHUTU (le parti des seuls Hutu), le Tutsi avait fini par apparaître comme un «ennemi» qui préparait constamment sa revanche. Ces clichés entretiennent la peur et le ralliement de certaines populations hutu dans les moments de crise. Deuxièmement, beaucoup de personnes ont commis le crime de gré ou de force et elles ont réellement peur d'être jugées de retour au pays. Troisièmement, les anciennes autorités militaires et civiles se servent de cette masse humaine comme bouclier et comme force pour préparer une éventuelle revanche militaire.

Le FPR est-il une affaire des Tutsi? Même si à sa naissance en exil au Kenya, ses premiers adhérents furent des réfugiés, à majorité tutsi, le FPR n'est pas une organisation ethnique. Il est le seul parti qui regroupe en grand nombre tous les Rwandais, toutes ethnies confondues, autour d'un programme politique orienté vers la majorité d'idées et non vers la majorité ethnique. Même si elle est encore fragile, la coalition au pouvoir s'est faite autour de ce consensus.

Existe-t-il des «Hutu de service» à Kigali? Certains médias se plaisent à dire que les Tutsi sont maîtres à Kigali. Quiconque connaît bien Pasteur Bizimungu, Président de la République et ancien négociateur des Accords d'Arusha, le premier Ministre Faustin Twagiramungu, naguère farouche opposant au président Habyarimana, Seth Sendashonga, ancien haut fonctionnaire international et actuel ministre de l'intérieur, Alphonse-Marie Nkubito, ministre de la justice après avoir été Procureur et militant des droits de l'homme, pour ne citer que ceux-là, sait que ce sont des personnalités d'une conviction sans faille en l'État de droit.

Le nouveau gouvernement de Kigali est-il capable de reconstruire la nation rwandaise? Oui. Un gouvernement regroupant tous les groupes sociaux existe à Kigali. C'est une première depuis 1965. Le principe pluraliste est appliqué et prévoit les élections dans cinq ans. La carte mentionnant l'appartenance ethnique a été supprimée. Tout le monde affiche la volonté de construire un État de droit. Le retour des réfugiés a commencé. Selon le HCR, il y a plus de 200 000 rapatriés et le processus se poursuit à raison de mille par jour. La confiance entre les autorités et le peuple revient petit à petit malgré la machine propagandiste des anciennes autorités qui ont pris le peuple en otage. La différence est déjà visible entre les nouvelles autorités rwandaises et l'ancien pouvoir qui a planifié le génocide de près d'un million de citoyens.

Que peut faire la communauté internationale? Elle a le devoir moral de soutenir le peuple rwandais pour que les criminels du génocide soient jugés. Il est inacceptable de savoir que les auteurs de cette tragédie continuent de circuler librement et même de retenir les réfugiés en otage. Le soutien financier et technique permettront ensuite de reconstruire l'économie du pays durement secouée par quatre années de guerre. L'aide internationale consistera en l'éducation morale de la population qui pendant plus de trente ans a vu l'impunité s'instaurer dans les moeurs nationales. Enfin, la plus importante partie de l'aide sera celle des médias: ne plus présenter le génocide des Tutsi et le massacre des opposants politiques comme un simple conflit ethnique. C'est une question de morale. Cependant, le grand travail reste l'affaire des Rwandais eux- mêmes, notamment l'élite. Trente ans après l'indépendance, il faut accepter sa responsabilité. Si la colonisation a détruit les bases qui constituaient la nation rwandaise, c'est aux Rwandais eux-mêmes de les reconstruire au lieu de crier toujours au secours comme des enfants chaque fois qu'un problème éclate au pays. Pour cela l'élite devra reconnaître que sa compromission avec le système politique ethniste est l'une des causes qui ont endeuillé le pays. Aux intellectuels de promouvoir la notion d'État de droit, aux religieux d'évangéliser davantage et de baptiser moins, et aux politiciens de repartir sur des principes des droits du citoyen. Et les vaches seront bien gardées.

JOSIAS SEMUJANGA

Étudiant au Département des littératures

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