12 octobre 1995

THÉÂTRE

Les fées ont encore soif

Les 13 et 14 octobre, à 21h, au Café théâtre des Fourberies, 263 Saint-Vallier est, la troupe Majeure présente la pièce ( toujours ) choc de Denise Boucher.

Dans les annales de la dramaturgie québécoise existe une pièce qui fit non seulement beaucoup de bruit mais également scandale lors de sa sortie, en 1979. Et pour cause: l'auteure - qui n'avait pas la langue dans sa poche - osait mettre en scène le personnage sacro-saint de la Vierge, cette femme intouchable à travers les siècles. Éternellement portée aux nues, Marie descendait pour une fois de son piédestal et exprimait ses doutes et ses espoirs comme la commune des mortelles, en l'occurrence la femme au foyer et la prostituée, les deux autres personnages des Fées ont soif.

«À travers ces trois stéréotypes, nous essayons de montrer comme les femmes ont été conditionnées à ne pas s'éveiller à elles- mêmes», explique Ingrid Pux, qui interprète le rôle de la Vierge. Quant à la femme au foyer et à la prostituée, elles sont jouées respectivement par Phoebe Burke et Véronique Larouche. La mise en scène est assurée conjointement par Steve Beaulieu et Manon Girard. À la lecture du texte de Denise Boucher, on se demande ce qui a pu inciter ces étudiants à la majeure en théâtre à l'Université Laval (sauf Ingrid Pux qui elle, étudie en communication publique) à monter cette pièce qui provoqua en son temps l'ire des gens bien-pensants. Ne vit-on pas se dérouler les chapelets et fuser les litanies sur le parvis des théâtres pendant que les fées réclamaient à boire?

Le désir des hommes

«C'est une pièce qui dénonce l'aliénation des femmes en même temps qu'elle raconte l'histoire d'une naissance», souligne Ingrid Pux. Ne s'appartenant ni dans leur corps ni dans leur tête, trois femmes cherchent à se débarrasser du carcan qui leur est imposé par les hommes. Par exemple, la Vierge a vu son histoire écrite par des hommes qui l'ont statufiée dans son rôle de femme sans tache. Elle n'a plus d'enfant, plus de mari et qui plus est, pas de corps. À l'opposé, la prostituée n'existe que par son corps, soumise au désir des hommes. «J'ai sombré dans leur folie sans jamais trouver les miennes. Cela fait si longtemps que je m'attends», dit ainsi ce personnage à un moment donné.

Même chose pour la femme au foyer, dont l'univers se limite au centre commercial et qui ne s'appartient plus, vaincue par la solitude. Isolée du reste monde, battue par son mari, elle vogue à la dérive. Ce sera pourtant la première à sortir de sa prison. «Le texte de Denise Boucher est très fort et très dense, indique Ingrid Pux. La pièce est toujours d'actualité; que ce soit dans la publicité ou au cinéma, on nous montre des femmes figées dans des stéréotypes. Le thème de la violence conjugale y est aussi abordé.»

Mais attention, tient à préciser Ingrid Pux: si le propos de la pièce est résolument féministe, celle-ci ne constitue absolument pas un réquisitoire contre les hommes. «En fait, elle s'achève sur une note d'optimisme et de défi. S'il y avait un message à retenir, ce serait que le monde ne peut changer qu'avec l'apport des hommes.»

RENÉE LAROCHELLE

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