7 décembre 1995

BRAVO!

Un Prix du Québec pour Maurice Lemire

Le prix Gérard-Morisset est la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec dans le domaine du patrimoine.

Historien de la littérature, professeur et chercheur à l'Université Laval deouis 1969, Maurice Lemire a reçu, le 3 décembre, au Grand théâtre de Québec, en compagnie de huit autres artistes et scientifiques, un des prestigieux Prix du Québec 1995, le prix Gérard-Morisset, en reconnaissance de ses activités liées à la mise en valeur du patrimoine québécois.

Maurice Lemire a fait oeuvre de pionnier en traçant les contours du discours et de l'imaginaire québécois. Il a littéralement mis en forme l'histoire littéraire du Québec en plus de lui donner une instrumentation qui appartient désormais au patrimoine scientifique et culturel du Québec. Maurice Lemire se définit comme un historien de la littérature et il s'intéresse plus particulièrement au contexte et aux influences sociales qui font naître les oeuvres littéraires. Pour lui, une oeuvre littéraire est l'expression d'un milieu social déterminé.

Après des études au Collège Jean-de-Brébeuf de Montréal, Maurice Lemire obtient, en 1949, un baccalauréat ès arts. Licencié en théologie de l'Université de Montréal en 1953, il étudie à la Sorbonne de 1954 à 1959 pour l'obtention d'une licence ès lettres. Ce séjour à Paris est déterminant. «C'est à Paris, dit- il, que je me suis aperçu de la non-existence de notre pays. Nous n'avions pas d'identité, car l'identité s'acquiert par l'affirmation de soi dans le discours et notre discours n'avait alors aucune reconnaissance.» Il faut dire qu'à l'époque, la littérature québécoise n'était pas nommée. On parlait alors de littérature canadienne, une littérature en périphérie de la grande littérature française.

Le lieu de l'homme d'ici

«Pour tous les peuples, le centre du monde a toujours été là où ils étaient. De façon assez anormale, par une sorte d'aliénation, les Québécois considéraient que le centre du monde était ailleurs.» Selon lui, notre vision du monde doit s'élaborer autour d'un lieu déterminé, celui qu'on habite. Ce lieu doit être d'abord défini avant que nous puissions porter un regard éclairé sur le reste du monde. L'oeuvre de Maurice Lemire s'articule autour de la définition de ce lieu par le langage, les légendes et l'écriture.

Lorsqu'il revient au Québec, Maurice Lemire entame sa carrière d'enseignant. On lui propose d'enseigner la littérature québécoise. Seulement, il constate qu'il a des lacunes à combler. Le jeune historien décide donc de se plonger dans l'étude de cette littérature. «Je me suis mis à l'étude de ce corpus et je n'en suis jamais ressorti», affirme-t-il. Il le fait parallèlement à sa carrière d'enseignant et, en 1962, l'Université Laval lui décerne un diplôme d'études supérieures pour une thèse intitulée Jean Rivard, un roman de conquête économique. Quatre ans plus tard, il soutient une thèse de doctorat ès lettres sur Les grands thèmes nationalistes du roman historique canadien-français.

Après avoir enseigné aux universités de Montréal et de Sherbrooke et au Centre des études universitaires de Trois- Rivières, Maurice Lemire entre, en 1969, au Département des études canadiennes de l'Université Laval, à titre de professeur agrégé. Au fil des ans et des découvertes, il constate le manque flagrant de reconnaissance et de connaissance de la littérature québécoise. «Il fallait, dit-il, qu'un vaste inventaire soit fait pour définir le corpus de cette littérature.» Pour combler ce vide, il forme, en 1971, une équipe de chercheurs pour réaliser le projet qui porte le nom de Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec. L'ouvrage, qui compte cinq tomes de plus de mille pages, recense toutes les oeuvres canadiennes de langue française depuis Les Voyages de Jacques Cartier jusqu'aux publications de l'année 1975. La parution du Dictionnaire marque une étape importante dans la constitution de la littérature québécoise. Elle en fixe non seulement le corpus, mais elle marque son autonomie par rapport aux littératures française et canadienne. Pendant les dix-sept années que dure le chantier, l'équipe accumule une documentation qui servira à la fondation du Centre de recherche en littérature québécoise de l'Université Laval.

La mémoire littéraire

Après cette première phase de recherche, il convenait ensuite de faire l'interprétation de notre littérature. Aussi, en 1987, Maurice Lemire entame un autre projet d'envergure qui deviendra L'histoire de la vie littéraire du Québec. Réalisée par une équipe interuniversitaire, cette histoire couvre la vie littéraire et culturelle qui débute avec la première imprimerie en 1764 et se termine en 1933. Six tomes, dont le premier et le deuxième ont été publiés respectivement en 1991 et 1992, parcourront cette période. Avant même d'être parachevé, ce projet a déjà reçu le prix Raymond-Klibansky, une importante subvention du Centre de recherche en sciences humaines, ainsi que la deuxième place au concours des Grands travaux de recherche concertée qui relève du même organisme.

En même temps, entre 1980 et 1986, Maurice Lemire travaille à l'Institut québécois de recherche sur la culture, en collaboration avec Fernand Dumont, à titre de chef de chantier sur la culture savante. Il organise aussi deux colloques internationaux, le premier sur l'institution littéraire et le second, avec le concours de Claude Galarneau, sur le livre et la lecture au Québec (1800-1850). Au même institut, il publie Le poids des politiques culturelles, résultats d'une enquête sur l'influence des subventions gouvernementales sur la diffusion de la littérature québécoise au Québec.

Le bûcheur identitaire

En dehors de ses grandes recherches, Maurice Lemire a réalisé de nombreux travaux d'importance qui permettent de mieux saisir ce langage et cette littéralité qui nous définissent. Pour n'en nommer que quelques-uns, soulignons la préparation avec Aurélien Boivin d'une édition complète des contes de Louis Fréchette, la présentation de La terre paternelle, de Patrice Lacombe, et des Engagés du Grand Portage, de Léo-Paul Desrosiers. En 1981, il publie chez Fides une Introduction à la littérature québécoise 1900-1939 et, en 1993, aux Éditions de l'Hexagone, Formation de l'imaginaire littéraire québécois (1764-1867).

Très présent sur la scène internationale, Maurice Lemire a participé à des colloques dans plusieurs pays européens et aux États-Unis. Il a également collaboré à plusieurs revues littéraires, dont Canadian Literature, Études littéraires et Voix et images. Ses qualités de chercheur et d'historien de la littérature ont été reconnues à maintes reprises. En 1984, il devient membre de la Société royale du Canada qui lui décerne la médaille Lorne-Pierce. Deux ans plus tard, il reçoit de l'Association des études canadiennes un certificat d'honneur et, en 1993, l'Académie des lettres du Québec lui décerne sa médaille pour l'ensemble de son oeuvre. La même année il est nommé professeur émérite, à l'Université Laval.

L'oeuvre de Maurice Lemire a fait sa marque dans les milieux universitaires, des sciences humaines et de la culture. Au-delà de cette reconnaissance qu'ils ont reçue des milieux intellectuels, ses travaux auront apporté aux Québécois tous les éléments du discours qui est nécessaire à l'affirmation de leur identité.

Rappelons que deux autres diplômés de l'Uni versité Laval ont reçu cette année un Prix du Québec: le sociologue Guy Rocher ( prix Léon -Gérin dans le domaine des sciences humaines ) et le chimiste Louis Berlinguet ( prix Armand-Frappier dans le domaine de l'avancement des sciences ).

YOLANDE CÔTÉ

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