23 mai 1996

ÉGALITÉ DES CHANCES ET ÉDUCATION

Le plafond de verre

Même si le système d'éducation du Québec a connu une évolution marquée au cours des dernières décennies, il n'est pas dit toutefois que les jeunes provenant des milieux défavorisés et que les femmes en particulier bénéficient de l'égalité des chances dans leurs études.

Huguette Dagenais, titulaire de la Chaire d'étude sur la condition des femmes de l'Université Laval, sait de quoi elle parle. Femme «d'origine modeste et plus précisément pauvre», selon sa propre expression, elle a pu faire, malgré elle, l'«observation participante» de l'inégalité des chances en éducation.

Une question de degré
Ce qu'elle aperçoit aujourd'hui, par rapport à ce qu'elle a vécu jadis: «Force est de constater que sur le plan structurel, beaucoup de similitudes demeurent; les différences sont souvent plus de degré que de nature. Ainsi, la vie est toujours très difficile pour les jeunes d'origine modeste qui réussissent à atteindre l'université (...); il leur faut gagner leur vie en étudiant et surtout pour pouvoir étudier», affirme Huguette Dagenais. Celle-ci prononçait, le 9 mai, une conférence intitulée «Égalité des chances et éducation», au colloque 1996 de l'Association francophone internationale de recherche scientifique en éducation (AFIRSE), qui se tenait à l'Université Laval.

La question de l'égalité ou de l'inégalité des chances se pose malheureusement encore et toujours en termes de division sexuelle des secteurs et des disciplines, avec les conséquences qui en découlent pour les femmes par la suite, déplore-t-elle d'autre part. Ces conséquences? Ghettos d'emplois féminins, insécurité d'emploi, inégalités salariales, «plafond de verre» limitant l'avancement des femmes dans beaucoup de professions.

Des mythes rongeurs
Ce qui amène tout naturellement l'anthropologue féministe «et non repentante» à aborder l'une des préoccupations des féministes québécoises: «les enjeux que représentent les mythes qui se construisent présentement autour du décrochage scolaire des garçons».
«Plutôt que d'analyser les causes de la réussite scolaire des filles et de s'en réjouir comme d'un succès de société, car le rattrapage scolaire des filles a été rapide et considérable; plutôt que de se demander où, et en quoi, on a manqué en tant que société dans la socialisation des garçons, on observe au contraire dans le milieu de l'éducation et dans les médias québécois, l'élaboration de mythes qui déforment la réalité», se plaint Huguette Dagenais.

Au nombre de quatre, ces mythes peuvent se résumer ainsi: «Si les filles réussissent mieux, c'est que l'école est mal adaptée aux garçons»; «Les garçons sont les nouvelles victimes du système de l'éducation puisqu'ils décrochent davantage que les filles» (c'est donc sur eux qu'on devrait désormais concentrer les efforts); «Les filles et les garçons ont maintenant un accès égal à tous les programmes d'étude; les filles n'ont qu'à s'orienter là où elles le désirent»; «Les femmes sont présentent dans tous les lieux de pouvoir: la lutte pour l'égalité est une chose dépassée».

Pour la titulaire de la Chaire d'étude sur la condition des femmes, la réalité «occultée et déformée» par ces mythes, c'est que les fillles ont chèrement gagné leurs succès scolaires, grâce à leurs efforts soutenus et à leur sérieux, surtout celles qui viennent de milieux défavorisés, pour qui, sur ce plan, tout est à gagner.

«La réalité, c'est aussi que les succès scolaires des filles ne les empêchent pas d'être encore très fortement concentrées dans les mêmes programmes d'études que par le passé et de se retrouver ensuite sur le marché du travail, concentrées dans les secteurs d'emploi les moins rentables, où elles touchent des salaires moins élevés que les garçons des mêmes secteurs», ne manque pas de signaler Huguette Dagenais.
GABRIEL CÔTÉ