22 février 1996

Plaideuses de choc

Deux étudiantes de la Faculté de droit ravissent les premières places au Concours Pierre-Basile-Mignault.

Lorsqu'elles montent sur les planches du tribunal pour plaider une cause, Annie Blanchard et Andrée-Anne Gagnon éprouvent des sentiments similaires à ceux que peuvent ressentir deux comédiennes juste avant d'entrer en scène. Malgré le fait qu'elles «répètent» depuis des semaines, le trac les ronge jusqu'à la moelle des os et leur coeur bat la chamade. L'espace d'un moment, ces futures avocates doutent de leur capacité à livrer le message, puis tout s'éclaire au lever du rideau. Leur seule et unique mission consiste alors à convaincre le juge qu'elles ont raison sur la cause débattue en cour.

«La plaidoirie, c'est la cerise sur le sundae, la récompense ultime, le raffinement porté à son comble», font valoir Annie Blanchard et Andrée-Anne Gagnon, deux étudiantes de la Faculté de droit ayant respectivement remporté les prix de premier et de deuxième plaideur-plaideuse au Concours de plaidoirie Pierre-Basile-Mignault qui a eu lieu en janvier. Outre l'Université Laval, six facultés de droit formant les juristes de droit civil y participaient: l'Université McGill, l'Université de Montréal, l'Université d'Ottawa (section de droit civil), l'Université de Sherbrooke et l'UQAM, où s'est déroulé le concours.

La cause en appel à défendre était la suivante: un homme a utilisé des informations confidentielles obtenues lors de négociations pour acheter des terrains que la partie avec laquelle il négociait voulait également acquérir. Formant le tandem intimé, c'est-à-dire la partie appuyant le jugement de première instance, les deux étudiantes de la Faculté de droit de l'Université Laval avaient pour adversaires le tandem intimé de l'Université de Sherbrooke.

La pointe de l'iceberg
«Derrière la plaidoirie se cache tout un travail de recherche, souligne Annie Blanchard. Nous devions rédiger un mémoire qui constitue en quelque sorte la base de la plaidoirie, d'où la nécessité de lire sur une foule de sujets, en l'occurrence la notion de bonne foi, les abus de droit, la question du soulèvement du voile corporatif et j'en passe. Parfois, nous pouvions nous pencher pendant une quinzaine d'heures sur une question, avant de nous apercevoir que cela n'ajoutait rien à notre travail.»

Après bien des nuits blanches, Annie et Andrée-Anne finissent par accoucher de leur mémoire, non sans l'avoir remanié à cinq ou six reprises, constamment soutenues dans leurs efforts par Marie-France Chabot, responsable de formation pratique à la Faculté de droit et Sylvette Guillemard, chargée de cours. N'ayant jamais suivi de cours de plaidoirie, ces avocates en herbe ont appris l'abc de l'art de plaider (à quatre semaines du Concours), enchaînant pratique sur pratique devant un auditoire constitué de professeurs et de juges, éliminant les gestes et attitudes qui peuvent indisposer un juge comme un ton de voix trop élevé, un maintien inadéquat ou un comportement arrogant. Avec humour, elles rappellent ce moment où, gagnées par la fatigue et la nervosité, elles ont nommé les juges «Vos Compagnies» au lieu de «Vos seigneuries».

«Plaider, ce n'est pas comme réciter un texte, explique Andrée-Anne Gagnon. Les juges nous interrompent fréquemment afin de voir s'il existe des failles dans l'argumentation. En plus de pouvoir répondre clairement aux questions, il faut être capable de reprendre le fil de nos idées.» «Quand on écrit, on peut toujours se reprendre. En revanche, il n'existe pas de deuxième chance quand on parle, indique pour sa part Annie Blanchard. En fait, la meilleure plaidoirie au monde ne sert à rien si on ne réussit pas à séduire le juge et à le convaincre qu'on a raison.»
RENÉE LAROCHELLE

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