6 mars 1997

 

Idées

Déconstruction et innovation

PAR HUGUETTE DAGENAIS, TITULAIRE DE LA
CHAIRE D'ÉTUDE SUR LA CONDITION DES FEMMES (*)

 

* Texte publié dans le Bulletin AEC, Volume 18, No. 4, Hiver 1997, de l'Association d'études canadienne.

De nombreux champs d'études ont été enrichis et transformés grâce à l'approche féministe. Mais les féministes demeurent dérangeantes et leurs travaux, largement marginalisés.

 

On m'a demandé de parler de la contribution des femmes aux études québécoises. Mais parler de la contribution des femmes au savoir, c'est nécessairement parler de la contribution des chercheuses féministes, d'où le titre du présent article. Certes, les féministes ne sont pas les seules femmes à avoir contribué à la production de connaissances sur les réalités québécoises et canadiennes. Toutefois, au cours des trois dernières décennies, c'est-à-dire depuis qu'existe un courant de recherche féministe, leur apport est fondamental. Dans les quelques pages qui suivent, je rappellerai brièvement quelques avancées théoriques et épistémologiques que l'on doit à l'approche féministe, puis je présenterai non moins brièvement, à titre d'exemples, l'apport de la recherche féministes québécoise dans trois champs d'étude.

Pour ce faire, je me limiterai toutefois aux productions québécoises en langue française car, bien qu'importantes et relativement nombreuses, elles sont malheureusement beaucoup moins connues au Canada anglais que les productions en langue anglaise ne le sont parmi les spécialistes francophones du Québec .

Déconstruction et innovation conceptuelles
À l'instar de leurs consoeurs canadiennes, américaines, françaises, etc., les chercheuses féministes québécoises ont, entre autres, mis en évidence l'androcentrisme du discours scientifique, "le discours sur les femmes mais aussi le discours prétendu "général" qui a jusqu'à présent "justifié" l'oppression des femmes " (Mathieu 1977: 4). En fait, en prenant les femmes comme objets d'étude, les chercheuses féministes les ont fait entrer comme sujets dans l'histoire (Guillaumin 1982).

Elles ont aussi remis en question les fausses évidences biologiques sur lesquelles s'appuyaient les conceptions naturalistes et déterministes des rôles sociaux, affirmant au contraire le caractère social et historique des rapports entre les femmes et les hommes. De référent universel les hommes deviennent ainsi une catégorie de sexe au même titre que la catégorie "femmes".

Les féministes ont également beaucoup écrit sur les rapports entre sujet et objet, de même qu'entre théorie et pratique; leurs remises en question sur ce plan sont antérieures à la vague dite postmoderniste qui parcourt présentement les sciences humaines et sociales canadiennes. Elles ont, en effet, dès leurs premiers textes scientifiques, contesté la pseudo-universalité, la pseudo-objectivité et la prétendue neutralité de la science, reconnaissant le caractère "partiel et partial" des positions scientifiques aussi bien que de celles développées par les femmes et les autres groupes ayant le statut de "minoritaires" (Juteau-Lee 1982).

De plus, comme la recherche féministe est issue du mouvement des femmes, dont elle demeure partie prenante, pour les chercheuses de ce courant, travail intellectuel et engagement politique ne sont pas incompatibles . Non seulement les chercheuses se préoccupent-elles des retombées de leurs travaux pour les femmes et les rapports sociaux de sexe mais, au Québec en particulier, la recherche féministe se déroule plus ou moins directement en synergie avec les préoccupations de changement social portées par les groupes de femmes et les autres instances (gouvernementales et syndicales, notamment) vouées à l'avancement de la cause des femmes et à la transformation en profondeur des rapports hommes-femmes.

Au Québec comme au Canada et ailleurs dans le monde, la recherche féministe a d'abord porté sur la situation des femmes, les chercheuses ayant entrepris de combler les vides creusés par l'androcentrisme au cours des siècles passés et de mettre au jour des dimensions du social occultées de ce fait jusqu'à présent. Depuis le début des années 1970, on a ainsi assisté à une croissance rapide des enseignements et des recherches sur les femmes; des cours et des programmes d'étude sur les femmes ont vu le jour dans la majorité des universités.

Cependant, il est rapidement devenu évident que la recherche féministe ne porte pas seulement sur les femmes; il s'agit d'une forme d'analyse scientifique et engagée de la société ayant comme point de départ, angle d'approche privilégié et variable fondamentale les rapports sociaux de sexe (gender relations, selon l'expression anglaise) (Dagenais 1996: 11). Aujourd'hui, si le "rattrapage" scientifique auquel contribuent ces travaux n'est pas terminé et s'il reste encore tout (ou presque) à faire en recherche sur les hommes en tant que membres de la catégorie de sexe dominante, on constate que les travaux sur les femmes et les rapports sociaux de sexe ont considérablement élargi et approfondi la connaissance de la société québécoise tout en enrichissant l'univers conceptuel des sciences humaines et sociales en général.

Pour y parvenir, les féministes ont travaillé dans l'interdisciplinarité en recherche et dans la mise sur pied de divers regroupements (groupes de recherche, centres, instituts), de programmes d'études féministes ou Women's Studies , de séminaires et de colloques nationaux et internationaux. Le colloque "La recherche féministe dans la francophonie - État de la situation et pistes de collaboration", organisé par la Chaire d'étude sur la condition des femmes de l'Université Laval, dont je suis l'actuelle titulaire, en est un exemple tout récent . Du 24 au 28 septembre 1996, ce colloque a réuni à Québec près de 500 personnes de différentes disciplines et de différents pays. Mais des projets plus anciens se poursuivent avec succès. Ainsi, depuis 1988, Recherches féministes , une revue internationale à caractère interdisciplinaire diffuse dans l'ensemble de la francophonie, et même au-delà grâce notamment aux index et aux répertoires bibliographiques, les résultats de recherches féministes effectuées au Québec et au Canada ainsi qu'en France et dans bien d'autres pays.

Parmi des recherches nombreuses, quelques exemples
Les nouvelles questions et les nouveaux éclairages apportés par les féministes ont profondément influencé la teneur de certains domaines d'étude. Dans un livre paru il y a quelques mois (Dagenais 1996), 14 auteures dressent un bilan des 25 années de recherche féministe au Québec dans onze champs d'étude. J'en évoquerai trois en particulier: d'abord, celui de la famille, un champ d'étude "classique" en sciences humaines, puis ceux de la conciliation travail-famille et de la violence envers les femmes, deux champs d'investigation récents, issus de la recherche féministe elle-même.

En ce qui a trait au vaste champ des études sur la famille, l'espace alloué ne me permet pas d'en aborder toutes ses dimensions. Je rappellerai seulement, en ce qui concerne la conjugalité, par exemple, l'"un des premiers apports de la pensée féministe [que fut] la mise en visibilité et l'évaluation du travail ménager (ou domestique) accompli par les femmes" (Dandurand 1996: 33). Dorénavant, lorsqu'on s'intéresse au travail des femmes, on ne peut plus se contenter d'observer leur présence sur le marché du travail en faisant abstraction du travail domestique dont la majorité d'entre elles continuent d'assumer la plus grande part dans les ménages. La notion de "partage des tâches" fait dorénavant partie de toute étude sérieuse sur la vie des couples et des familles, au Québec et au Canada. Ainsi, sous l'influence des analyses féministes, Statistique Canada s'intéresse maintenant au temps consacré au travail domestique et collige depuis quelques années des données sur le sujet, données qui permettent de saisir l'évolution des pratiques au cours des années. L'expérience de la maternité, le mariage, l'union de fait, le désir d'enfant, la monoparentalité, les "désunions conjugales", les familles recomposées, le "travail de parenté" (Dandurand 1996), voilà autant d'autres réalités familiales que l'on connaît mieux aujourd'hui grâce principalement aux travaux féministes .

Mais, comme je le disais précédemment, il est des champs d'étude qui doivent leur existence même au développement de la recherche féministe. C'est le cas du champ désigné communément par l'expression "conciliation travail-famille", une problématique encore "en pleine expansion" découlant de l'attention particulière que les chercheuses féministes ont accordée à "la présence continue des mères en emploi, la transformation des formes de parentalité et la modification profonde des structures actuelles du marché du travail" (Descarries et Corbeil 1996: 51). Dès les années 1970, en effet, la pensée féministe a rejeté "l'arbitraire de la division du monde entre sphère privée et sphère publique". Qui ne se souvient pas du slogan: "le privé est politique"? Depuis les années 1970, sa portée déborde celle du simple slogan politique car la recherche féministe a produit une somme considérable de connaissances empiriques sur "la réalité du travail des femmes et de leur double tâche" (ibid: 54). La "double tâche", qui est le lot de la grande majorité des femmes en emploi, est d'ailleurs une autre notion qui fait désormais partie aussi bien des analyses scientifiques que du langage courant.

Il en est de même dans le champ de la violence envers les femmes: qu'il s'agisse de violence en milieu conjugal, d'agression sexuelle ou de harcèlement sexuel en milieu de travail, aucune de ces réalités ne faisait l'objet de recherches scientifiques et d'enseignements spécifiques avant que, dans les années 1970, le mouvement féministe en affirme le caractère politique et en fasse les premières analyses en termes de rapports de pouvoir. En plus des changements intervenus sur le plan légal et dans l'intervention auprès des victimes et des agresseurs (voir par exemple Ouellet et al. 1993), le champ de la violence compte un nombre impressionnant de recherches. Geneviève Martin (1996), a élaboré une typologie d'axes ou courants qu'on peut observer au sein de la recherche féministe québécoise sur le sujet. Selon cette typologie, les connaissances produites ont trait principalement aux caractéristiques de la violence conjugale (violence sexuelle, effets sur la santé des femmes), à la recherche d'aide de la part des femmes violentées et au dépistage, aux représentations de la violence conjugale, à l'intervention, aux répercussions sur les enfants et les jeunes concernés ainsi qu'à la prévention.

Je pourrais continuer à énumérer les champs d'étude qui ont été ainsi enrichis et transformés grâce à l'approche féministe. Spontanément on peut penser à l'éducation (voir Bouchard, Cloutier et Hamel 1996) et à la santé (voir Guyon et Messing 1996; Guyon 1996), sans doute les premiers domaines touchés aussi bien par les travaux scientifiques que par les actions militantes. Mais de nouvelles perspectives ont été également introduites par les féministes dans les domaines du travail (Tremblay, D.-G. 1996) , du politique (Tremblay, M. 1996), du droit (Langevin 1996; Robinson 1996 et Néron 1996) et des communications (Saint-Jean 1996) ainsi qu'en étude des religions (Caron 1996) .

Pour terminer sans conclure
En fait, après plus de deux décennies d'études féministes, on pourrait penser qu'il n'y a plus aujourd'hui que les antiféministes les plus rétrogrades pour nier les inégalités qui persistent entre les hommes et les femmes dans le monde. On serait aussi en droit d'obtenir, dans le monde scientifique tout au moins, la reconnaissance de l'influence et de la contribution du féminisme non seulement dans cette prise de conscience mais également dans la production de nouvelles connaissances et de nouvelles approches scientifiques. Malheureusement, ça n'est pas le cas; les féministes demeurent dérangeantes et leurs travaux, largement marginalisés. Les préoccupations sociales à la base des ouvrages dont je viens de parler seraient même trop "politically correct" au goût de plusieurs. Nous sommes donc condamnées pour un bon moment encore à travailler à la marge et aux frontières des disciplines et des approches dominantes. Mais n'est-ce pas précisément de là que proviennent les innovations, les avancées théoriques, épistémologiques et, de ce fait, un bonne part du plaisir dans le travail intellectuel?