25 septembre 1997

 

Dans l'oeil de Rabinow

La science est un élément fondamental de notre culture mais nous savons très peu de choses sur la façon dont elle se construit

Débarquer dans un petit village d'une contrée lointaine, observer paisiblement, du pas de sa hutte, les autochtones affairés à répéter des gestes séculaires et, finalement, compiler le tout par écrit, voilà, sommairement, comment nous imaginons le travail d'un anthropologue. Paul Rabinow, anthropologue à l'Université de Californie à Berkeley, l'a déjà fait, au Maroc notamment, mais depuis quelques années, il s'intéresse à des tribus modernes, gouvernées par des lois méconnues, dont les productions occupent une place centrale dans nos sociétés: les chercheurs.

Pour décoder leurs moeurs, cet anthropologue n'hésite pas à passer de longs mois à étudier leur comportement dans leur habitat naturel, les laboratoires de recherche, plus particulièrement ceux de génétique moléculaire, où se trament des choses importantes pour l'avenir de l'humanité. "Pour Paul Rabinow, la construction du savoir, c'est aussi la construction du pouvoir dans les sociétés modernes, explique la directrice du Département d'anthropologie, Marie France Labrecque. Sa pensée influence non seulement l'anthropologie mais aussi des domaines comme la sociologie, les sciences politiques et le service social. Sa réflexion sur l'oeuvre du philosophe Michel Foucault l'a aussi fait connaître en France et il a influencé les recherches de plusieurs professeurs au Département."

Paul Rabinow était de passage à la Foire internationale du livre la semaine dernière pour y présenter une conférence sur l'aventure des biotechnologies et pour participer à une table ronde sur "La culture dans le monde contemporain". Son dernier ouvrage, publié en 1996, Making PCR , raconte les dessous anthropologiques de la découverte de la réaction en chaîne permettant de fabriquer rapidement des milliers de copies d'un segment d'ADN. Cette découverte a d'ailleurs valu à ses auteurs, le Canadien Michael Smith et le Californien Kary Mullis, le prix Nobel de chimie 1993.

Là où se définit l'avenir
"Paul Rabinow est un anthropologue très influent de sa génération, dit Jean-Jacques Chalifoux, professeur au Département d'anthropologie. Après des études ethnographiques, il s'est intéressé à la science et au discours sur la rationalité." Avec Making PCR, Rabinow pénètre dans l'intimité des scientifiques et des endroits où se définit l'avenir. Il observe, analyse et interprète comment le savoir se construit sur le terrain. "La science est un élément fondamental de notre culture mais on sait très peu de chose sur la façon dont elle se construit", ajoute Jean-Jacques Chalifoux, qui utilise lui-même des pistes offertes par Rabinow pour ses propres recherches sur les relations interculturelles entre Européens et autochtones à Kourou en Guyane, où niche la base spatiale européenne.

Le concept de biosocialité
Contrairement à ceux qui condamnent en bloc les manipulations génétiques, Paul Rabinow ne porte pas de jugement de valeur sur les tendances actuelles en recherche et il ne croit pas non plus que les laboratoires soient des lieux étanches aux préoccupations sociales où s'ourdissent de sombres complots. Au contraire, il considère même que les technologies questionnent la philosophie, le droit et les sciences sociales et participent à la redéfinition de l'être humain et de ses rapports sociaux.

À preuve, ce nouveau concept de biosocialité qui émerge de ses observations. De nouvelles réalités sociales s'organisent autour des gens qui ont en commun un ou des gènes défectueux, dit-il. La société tente d'intégrer ces personnes, considérées comme handicapées, en modifiant l'environnement mais, du coup, elle les traite en marginaux. Voilà maintenant que des gens se regroupent sur la base d'un gène défectueux commun, qu'ils créent des alliances, qu'ils amassent des fonds, qu'ils les investissent ensuite dans la recherche, contribuant ainsi à l'une des réalisations centrales de la société. "Si les rapports entre le handicap et la citoyenneté sont à redéfinir, alors le siècle prochain devra relever le défi d'inventer de nouvelles solidarités jamais pensées auparavant, estime Paul Rabinow. Voilà un défi qui nous obligera à façonner non seulement le corps génétique mais aussi, et ceci de façon plus redoutable, à réinventer le corps politique."

JEAN HAMANN