29 octobre 1998

Le mouton noir

Personnage chaplinesque et volcanique, Adrien Pouliot (1896-1980) a consacré sa vie à bâtir "une université au service de la nation".

Les étudiants qui se sont pointés au pavillon Adrien-Pouliot cet automne n'y ont vu qu'une boîte de verre et de béton toute revampée, où le savoir et les équipements de pointe cohabitent en toute banalité. Peu d'entre eux soupçonnent l'ampleur des luttes qui ont permis la création des programmes de sciences et de génie offerts aujourd'hui et qui font la renommée de l'Université Laval. Un plus petit nombre encore savent qui fut Adrien Pouliot. Même la légende du professeur distrait, qui perdurait dans les années 1970, semble s'être évanouie. L'homme est pourtant considéré aujourd'hui comme un pionnier dans le domaine des sciences au Québec, juste après Marie-Victorin, entre Mgr Alexandre Vachon, fondateur de la Faculté des sciences de l'Université Laval, et Jacques Rousseau, cofondateur du Jardin botanique de Montréal.

Dans une biographie parue chez Boréal en 1986, Adrien Pouliot, un homme en avance sur son temps, Danielle Ouellet, mathématicienne et historienne diplômée de Laval, a pourtant sorti Adrien Pouliot du purgatoire des bâtisseurs. Un constat: rien ni personne ne résistait à ce petit homme survolté et hanté par le rattrapage technique et scientifique à faire au Québec. Ses activités moins connues de polémiste, de patriote et d'ambassadeur, dont les réalisations dépassent largement le cadre scientifique québécois, font l'objet de chapitres bien étoffés. Et puisque parler d'Adrien Pouliot équivaut à survoler un demi-siècle d'histoire, l'ouvrage de Danielle Ouellet propose des données intéressantes sur la société canadienne-française de l'époque et sur ses élites politiques et universitaires. Ennemi juré de la bêtise et de l'intolérance, homme de son siècle s'il en fut un, Adrien Pouliot fut aussi un homme en lutte contre son temps.

Une société en attente
Au début du siècle, quand Adrien Pouliot apprend à lire à la petite école de l'Ile d'Orléans, le taux d'analphabétisme au Québec dépasse nettement celui de l'Ontario et du Canada en général. On ne compte alors que quelque savants francophones, autodidactes pour la plupart, dans cette province où le clergé s'est opposé farouchement - et avec succès - à la création d'un ministère de l'Instruction publique. C'est l'époque où, face à une pénurie de professeurs de sciences compétents, l'Université Laval décerne automatiquement une licence ès sciences à tous le professeurs de philosophie des collèges classiques! C'est aussi l'époque où ces professeurs de philosophie prient leurs étudiants de disserter - en latin - sur des sujets du genre: "La matière est inerte", "L'atomisme est absurde" ou "L'évolution est impossible".

À ce moment, "il n'existe pas de groupe ni de couche sociale souhaitant investir dans la science. Les élites demeurent attachées à un modèle culturel et religieux traditionnel", constate Danielle Ouellet, dont les recherches ont permis de constituer à cet égard un sottisier vertigineux où pataugent les plus hautes autorités. Époque opaque donc que ce début de siècle où le Canada français s'urbanise et s'industrialise en continuant de vivre, à travers ses institutions, comme l'Europe du XVIIIe siècle. Le grand trou noir sera évidemment encore là lorsque Adrien Pouliot sortira de l'École polytechnique de Montréal en 1919, son diplôme d'ingénieur civil en poche. Il ne sera pas long à se lancer tête baissée dans la mêlée.

Première escarmouche: le jeune professeur de mathématiques au couvent de Sillery appuie la lutte de la directrice de cette institution pour l'accès des femmes au cours classique... que leur refuse l'Université Laval! Ce qui ne l'empêche pas d'entrer à Laval en 1922 comme professeur à l'École de chimie que vient de fonder l'abbé Alexandre Vachon. C'est le début d'une carrière fulgurante où la pugnacité naturelle d'Adrien Pouliot trouvera à s'exprimer sur plusieurs fronts. Programmes de sciences, méthodes pédagogiques, formation des enseignants, rien n'échappe au regard critique du jeune mathématicien. Se sentant à l'étroit dans les cercles scientifiques restreints de l'Université, il pourfend bientôt sur toutes les tribunes le mépris des clercs pour les sciences. "Nous nous targuons constamment de posséder l'esprit de religion, lance-t-il, il faudrait parfois acquérir la religion de l'esprit." Il se fait bien sûr des ennemis. Fin stratège, l'homme sait pourtant séduire - et essouffler - la classe politique et universitaire.

Au combat, avec d'autres
"Par la parole, par le pamphlet et surtout par l'exemple, souligne Danielle Ouellet, Adrien Pouliot contribuera largement à l 'évolution des idées sur la place des sciences au Québec." Dès le début, ses idées novatrices lui attirent le soutien d'un groupe de biologistes, de botanistes, de géologues, de mathématiciens et de chercheurs de toutes disciplines, qui vont former en 1923 le premier noyau de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (Acfas). Adrien Pouliot ne fut donc pas seul à monter au combat. Son "tableau de chasse", compilé soigneusement par Danielle Ouellet, demeure quand même un des plus impressionnants. Et la Faculté des sciences et de génie de l'Université Laval y figure comme un trophée majeur.

Adrien Pouliot devient doyen de la Faculté des sciences en 1940. Sous sa direction énergique, la Faculté connaît un essor remarquable. En 1941, avec la création d'une École des mines et de la métallurgie, la plus vieille université francophone du continent, fondée en 1852 sous charte pontificale, fait son entrée officielle dans l'ère des sciences appliquées. On doit également à Adrien Pouliot la mise sur pied des départements de physique, de mathématiques, de génie civil et d'actuariat. Il écume l'Europe à la recherche des professeurs. Parmi eux, le physicien Franco Rasetti, proche collaborateur de Fermi, qui identifie à Laval certaines propriétés des neutrons et du méson, une particule de masse intermédiaire entre celle de l'électron et celle du proton.

Joseph Risi, qui fut de ce contingent, a affirmé: "Tout ce que l'Université Laval possède comme institutions, facultés ou écoles, et comme moyens de développement et de recherche scientifique, elle le doit indirectement à Adrien Pouliot." Période de travail et de créativité intenses donc que les années quarante et cinquante. C'est aussi l'époque où les talents de vulgarisateur d'Adrien Pouliot débordent le cadre de la communauté universitaire. Cet humaniste, qui rédigera un lexique français-grec à toute fin de sa vie, sait mieux que personne faire goûter la beauté des mathématiques aux auditoires les plus divers. "Il parle de Riemann, de Langrange, de d'Alembert ou d'Einstein comme de vieux copains, au point de faire sentir leur présence à son auditoire", rappelle Danielle Ouellet.

Ce travail de vulgarisateur n'empêche pas le doyen de continuer à planter ses bombes: "Les Américains, nos voisins, se sont assuré la suprématie économique de l'univers. Les Canadiens anglais, nos compatriotes, avancent à pas de géants dans le domaine de la science, de l'industrie et du commerce. Nous allons être conquis pour la deuxième fois!" Il reproche sans cesse aux politiciens, aux hommes d'affaires et aux universitaires canadiens-français de se neutraliser mutuellement par leur manque de vision et de sens pratique.

Cela fait beaucoup de portes à enfoncer! Aucune, pourtant, ne résiste à Adrien Pouliot. L'homme, dit-on, avait le talent de donner un caractère d'urgence nationale à ses projets. Et urgence il y avait! En 1948 par exemple, il n'existait encore au Canada français qu'une dizaine de mathématiciens dignes de ce nom. On n'enseignait la physique au niveau supérieur que depuis sept ans à Québec et deux ans à Montréal. En incluant le personnel enseignant des deux universités francophones, on arrive à une vingtaine de physiciens, dont neuf possédaient un doctorat et une maîtrise. Quinze ans plus tard, en 1963, Adrien Pouliot assiste avec émotion à la percée spectaculaire des étudiants de Laval aux redoutables épreuves de la Société de actuaires de l'Amérique du Nord. La Faculté des sciences et de génie, qu'il a dirigée jusqu'en 1956, contribue donc à donner un rayonnement international à l'Université Laval.

Le patriote et l'ambassadeur
Pour Adrien Pouliot, on l'a vu, se passionner équivalait à "entreprendre". On se demande comment ce diable d'homme a pu trouver le temps de se lancer dans une autre cause qu'il jugeait sacrée: la reconnaissance du fait français au Québec et au Canada. Comme président de la Société du parler français et du Comité permanent de la survivance française en Amérique, ou comme gouverneur de la Société Radio-Canada, ses fonctions l'amènent à parcourir le pays. Il constate en 1945: "Nos frères de foi, de langue et d'esprit, qu'ils vivent en Acadie ou en Alberta, qu'ils appartiennent à l'Ontario ou au Manitoba, sont partout menacés d'une assimilation lente ou d'un effritement continu. Sous prétexte d'unification, de simplification, voire d'économie, de toutes parts, on s'applique à les absorber peu à peu mais systématiquement dans la masse anglophone."

Le livre de Danielle Ouellet retrace les péripéties amères de la guerre de tranchées qu'il mènera pendant quinze ans pour la survivance de la langue de ses ancêtres venus du Perche en 1652. Adrien Pouliot organise avec succès une campagne de financement pour le quotidien acadien L'Évangeline. Il est à l'origine de plusieurs campagnes de souscription nationales en faveur des francophones de l'Ouest auxquels on a "oublié" de donner des stations de radio françaises. Il se bat aussi pour de meilleurs services en français en Abitibi et jusque dans la région de Québec. Pendant des années, comme gouverneur de Radio-Canada, il usera de diplomatie et de persuasion pour faire avancer ces dossiers face à l'inertie des pouvoirs politiques et aux réticences de plusieurs gouverneurs anglophones de la société d'État.

Faut-il surprendre que certains aient voulu sa tête? Adrien Pouliot, dont on a dit qu'il était "le mouvement fait homme", formait une cible beaucoup trop mouvante pour les dinosaures de l'unilinguisme. "Le 15 décembre 1955, souligne Danielle Ouellet, Ottawa annonce la nomination d'Adrien Pouliot au poste de vice-président de Radio-Canada. On reconnaît par ce geste que c'est grâce à lui si la Société étend son réseau jusqu'aux centres éloignés. Il a su faire comprendre les besoins des francophones et faire admettre leur droit au français. Dans le domaine de la radio française au Canada, comme dans celui de l'enseignement des sciences, Adrien Pouliot a fait oeuvre de pionnier."

Ces qualités hors du commun seront évidemment reconnues ailleurs. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, invité par de nombreux gouvernement européens, Adrien Pouliot se rend dans des dizaine d'universités où l'on apprécie ses conseils sur la réforme de l'enseignement scientifique. Il participe activement au Conseil canadien de l'UNESCO pour la reconstruction des universités européennes. Une véritable avalanche de doctorats d'honneur s'ensuit. "L'énumération de toutes ces décorations, selon Danielle Ouellet, ne blessait jamais sa modestie, au contraire: au dire de son ami Georges Préfontaine, il était, en véritable savant, "totalement dépourvu de ce défaut". Il recevra ainsi la Légion d'honneur et la seule Croix de Guerre honoris causa jamais décernée par le général de Gaulle.

Dans les année cinquante, L'Angleterre, l'Écosse, la Grèce - sa seconde patrie - et l'Égypte l'invitent à participer à la réorganisation de l'enseignement supérieur dans ces pays. Sa renommée est telle que le gouvernement canadien le charge de nombreuses missions de représentation officielle à l'étranger. Cette carrière d'universitaire et d'ambassadeur prend fin officiellement en 1972. Adrien Pouliot entreprend alors une retraite hyperactive qui tiendra son entourage et ses nombreux amis en haleine jusqu'à son décès en 1980.

"Quelle vie!" se dit-on en refermant le livre de Danielle Ouellet. Et pourtant, comment ne pas imaginer que ce grand insatisfait, à la toute fin de sa vie, ne mijotait pas d'autres croisades pur d'autres urgences? Le temps de pionnier n'est jamais révolu. Le grand mérite d'Adrien Pouliot aura été d'en engendrer d'autres, moins flamboyants peut-être, mais tout aussi décidés à bâtir, à Laval et ailleurs, "une université au service de la nation"

JEAN-E. LANDRY