25 mars 1999

MODERNE, LE MONDE ARABE?

Exerçant souvent le pouvoir de façon archaïque, beaucoup de gouvernements n'y sentiraient pas le besoin d'une légitimité civile

Les grands discours officiels sur la modernité des États arabes et sur la nouvelle indépendance de ces pays qui ont souvent vécu sous le joug colonial pendant plus d'un siècle n'impressionnent pas le sociologue Rachad Antonius. Dans une conférence prononcée devant le Cercle de réflexion sur le monde arabe, le 18 mars, au pavillon Charles ­ De Koninck, ce professeur-invité à l'Université de Montréal a identifié quelques uns des blocages qui limitent, selon lui, l'accès à la modernité des sociétés de cette zone du monde. Il a cité notamment l'omniprésence de l'État dans ces régimes.

"Nous avons été socialisés sur les genoux de l'État". Ce dicton moderne en vogue en Égypte résume bien, selon Rachad Antonius, la mainmise étatique sur une bonne partie de la sphère publique dans ce pays, comme dans bien d'autres pays du monde arabe. Le même scénario s'est répété selon lui dans diverses zones du monde arabe au cours depuis trois ou quatre décennies: un gouvernement civil ou une junte militaire prend le pouvoir pour se libérer du joug colonial et décide de prendre seul en charge le développement économique, l'éducation, la santé, et tous les autres secteurs actifs de la nation; cantonnées aux domaines religieux et caritatifs, les associations de la société civile se voient réduites à un rôle très traditionnel.

Une gouverne archaïque
"Jusqu'au début des années 1980, rappelle Rachad Antonius, il n'existait aucune association indépendante en Égypte pour réfléchir, par exemple, au contenu des manuels scolaires. L'État ne disposait donc d'aucun partenaire pour dialoguer, ce qui bloquait les possibilités d'évolution." Selon lui, l'État ne cesse de moderniser ses institutions par les domaines dans lesquels il intervient, mais exerce toujours le pouvoir de façon archaïque. En effet, contrairement au modèle décrit Antonio Gramsci, dans le monde arabe, les dirigeants n'auraient pas besoin de la légitimité de la société civile et refléteraient donc pas ses aspirations. Peu à peu, les familles liées au pouvoir s'enrichissent, en transférant tranquillement la richesse nationale vers le privé.

Aux yeux de Rachad Antonius, cette situation s'aggrave encore avec le développement de l'industrie pétrolière. Dès lors, en effet, les revenus du pétrole suffisent largement à certains États, et les impôts ou les taxes de leurs concitoyens deviennent superflus. Or, la taxation constitue un moyen pour la société civile d'indiquer ses besoins à ses dirigeants. "Le pétrole a joué un rôle très négatif dans le monde arabe,fait valoir Rachad Antonius. La richesse incroyable qu'il procure ne résulte ni d'un travail acharné, ni d'une tradition industrielle. Cela a eu pour conséquence de valoriser le modèle idéologique en vigueur en Arabie Saoudite, et de favoriser des hommes d'affaires qui gagnaient des fortunes simplement en nouant des contacts avec les pays du golfe pour leurs transactions commerciales."

Analysant ensuite l'actualité plus récente liée à la montée de l'islamisme, Rachad Antonius constate que les États arabes doivent assumer une grande part de responsabilité des événements présents. Dans de nombreux pays, en effet, les forces laïques de la société civile ont subi une oppression constante, les dirigeants ne tolérant que des associations de type religieux. Certains États ont même courtisé les courants sociaux islamistes, espérant ainsi couper l'herbe sous le pied des islamistes qui poursuivaient des buts plus politiques. "Pourtant c'est le contraire qui s'est produit, constate le sociologue. Le pouvoir politique islamiste ne cesse de se renforcer depuis 1992." Optimiste malgré tout, Rachad Antonius voit quand même une lueur d'espoir dans le regain associatif qu'il observe actuellement au Liban, en Égypte ou en Palestine.

PASCALE GUÉRICOLAS