10 juin 1999

Un drogué de la découverte

La renommée du statisticien Christian Genest dépasse les frontières du Québec et du continent

Au début des années 1980, lorsqu'il a appris que son premier article allait être publié dans une revue scientifique, Christian Genest, alors étudiant-chercheur, avait sauté de joie. Son directeur de thèse lui avait dit: "Le plaisir de publier passera mais celui de découvrir restera." Quarante articles plus tard, le professeur du Département de mathématiques et de statistique apprécie pleinement la sagesse de son ancien maître. "Ma drogue maintenant, c'est le plaisir de la découverte. Je crois d'ailleurs que ma motivation comme chercheur est plus forte qu'à mes débuts parce que j'ai appris à mieux connaître ma discipline et, plus je la comprends, plus il y a plus de richesse et de profondeur à ma pensée et plus je goûte ce plaisir. Il y a quelque chose de grisant à sentir qu'on est en symbiose avec sa discipline et qu'on peut s'exprimer et créer par le biais de cette filiation."

Christian Genest se souvient avoir choisi de faire un bac en mathématiques par attrait pour l'exactitude et l'abstraction. "Puis, j'ai eu le goût d'être utile à la société et de me frotter au réel tout en aidant au développement des connaissances dans d'autres domaines. C'est pourquoi j'ai choisi de me spécialiser en statistique." Ce goût d'être utile et de ne pas se cantonner transpire maintenant de sa liste de publications où figurent des titres dans une variété étonnante de revues: actuariat, finance, gestion et même psychologie mathématique. "J'apprécie les liens que ma discipline me permet de créer entre les éléments de la statistique elle-même mais aussi avec les étudiants, les autres statisticiens et les collaborateurs de recherche. Ces contacts humains prennent de plus en plus d'importance dans le plaisir que me procure mon travail."

Michel Gendron, professeur au Département de finance et assurance, compte parmi ses collaborateurs. "Christian est tout le contraire du statisticien cloîtré dans son bureau, dit-il. C'est le type prêt à travailler avec tout le monde. Il est polyvalent et il fait montre d'une grande ouverture d'esprit par rapport aux autres disciplines. Il est brillant et tellement rigoureux qu'il peut accomplir en une heure ce qui me demanderait quatre heures de travail. En plus, on s'amuse beaucoup lorsqu'on travaille ensemble, comme deux enfants dans un carré de sable."

Des statistiques parlantes
Selon les statistiques disponibles, Christian Genest figure dans la liste des 200 statisticiens les plus prolifiques au monde entre 1985 et 1995; dans le monde francophone, il se situe parmi les cinq premiers. Cette performance n'est pas le fruit du hasard, témoigne son collègue Philippe Capéraà. "C'est un grand travailleur, extrêmement minutieux, doté d'une très grande rigueur et d'une curiosité intellectuelle peu commune. Il possède de très bonnes connaissances mathématiques pour un statisticien ainsi qu'une connaissance étendue de sa propre discipline. Par contre, il ne sait pas dire non, de sorte qu'il est toujours très sollicité."

Cette semaine, Christian Genest a reçu coup sur coup le prix Summa en recherche, attribué par la Faculté des sciences et de génie, et le prix du Centre de recherches mathématiques du Québec et de la Société de la statistique du Canada soulignant les réalisations exceptionnelles d'un statisticien canadien au cours des quinze premières années de sa carrière. Au moment où il a atteint le maximum de sa capacité de production, il reconnaît avoir parfois le sentiment d'être dans l'oeil du typhon. Ses charges d'enseignement, de recherche et ses activités professionnelles - il occupe notamment le poste de rédacteur en chef de la Revue canadienne de statistique - le contraignent à des semaines de travail de 60 à 70 heures. Ces activités se volent mutuellement du temps mais elles sont également complémentaires, juge-t-il. "Enseigner demeure encore la meilleure façon d'apprendre. L'enseignement nous offre une vue panoramique de la discipline, il enrichit notre sac à outil et il donne une perspective différente aux recherches. Je me suis d'ailleurs fixé comme objectif d'enseigner tous les cours du programme de premier cycle en statistique."

La présence d'experts mondiaux de la trempe de Christian Genest joue un rôle déterminant dans la dynamique de la recherche à l'Université, estime Michel Gendron. "C'est important pour des professeurs comme moi de savoir qu'il y a des stars internationales comme Christian à l'Université. C'est une source de motivation et de fierté. L'Université Laval peut s'estimer chanceuse de le compter parmi ses professeurs."


JEAN HAMANN