20 janvier 2000

Idées

Les contradictions d'une école confessionnelle

par Gaston Marcotte et Catherine Laflamme
Faculté des sciences de l'éducation

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Ce texte est le mémoire remis par ses auteurs à la Commission parlementaire
de l'éducation sur la place de la religion à l'école

"La finalité de l'éducation fondamentale, publique ou privée, doit être d'humaniser les êtres humains et non pas de les christianiser, de les islamiser ou de les judaïser."

Préoccupés par l'humanisation des humains, nous avons suivi, avec intérêt, les débats entourant la confessionnalité à l'école lors des États généraux sur l'éducation (1995-1996). Nous nous sommes penchés depuis sur les problèmes que soulève une école confessionnelle dans une société démocratique, libérale et de plus en plus pluraliste comme le Québec. Nous aimerions par la présente, faire part de certaines de nos réflexions sur l'école confessionnelle.

Les discussions autour du Rapport du groupe de travail sur la place de la religion à l'école démontrent encore une fois que l'école québécoise demeure un perpétuel champ de bataille où différents pouvoirs cherchent constamment à se l'assujettir plutôt qu'à la servir. Malheureusement, il y a toujours dans ces luttes de pouvoir un grand absent, l'enfant. Nous aimerions nous en faire le défenseur contre tous ceux qui veulent l'emprisonner dans un système de croyances dogmatique et fermé avant même que sa pensée réflexive et critique soit développée.

Des conceptions trop dogmatiques
La finalité ultime de l'humanité est de s'humaniser. Après le droit à la vie et à la liberté, tous les êtres humains ont le droit inaliénable aux connaissances théoriques et pratiques de leur propre humanisation. Êtres perfectibles, les humains s'humanisent par un long processus d'apprentissage qui exige temps et effort ainsi que l'aide de guides avisés. Or, nous savons que les fondements de cette humanisation, bonne ou mauvaise, sont posés surtout par la famille et l'école dans les premières années de la vie d'un enfant alors que ce dernier n'a pas encore développé sa pensée réflexive et critique. C'est durant cette période cruciale de son développement que l'être humain acquiert les connaissances qui détermineront en grande partie la qualité de sa vie et de ses relations avec lui-même, autrui et l'environnement.

Avant d'être Québécois, Anglais ou Chinois, catholiques, islamistes ou bouddhistes, médecins, avocats ou pompiers, nous sommes donc des êtres humains avec un potentiel d'humanisation dont nous ignorons encore les limites, si limites il y a. La finalité de l'éducation fondamentale, publique ou privée, doit être d'humaniser les êtres humains et non pas de les christianiser, de les islamiser ou de les judaïser. Il importe que les systèmes d'éducation cessent de véhiculer des conceptions dogmatiques de l'existence qui n'ont aucun fondement scientifique et qui divisent les humains plutôt que de les unir. Le débat actuel sur la place de la religion à l'école est un bel exemple, bien que mineur, de cet état de fait comparé aux événements récents du Kosovo ou d'ailleurs dans le monde.

L'éducation fondamentale qui jette les bases de notre humanisation doit être fondée sur les déterminants essentiellement et universellement humains que la sagesse humaine et la science découvrent progressivement. Nous pouvons affirmer que la rationalité constitue le premier déterminant essentiel et universel de notre commune humanité et tous les autres en dépendent (conscience de soi, liberté, moralité, responsabilité, etc.). Il s'avère donc capital que ce déterminant soit au centre de tout projet éducatif et qu'on y respecte les exigences de son développement.
Dans les pages qui suivent, nous démontrons comment ce déterminant fondamental de notre humanité qu'est la rationalité est bafoué dans une école confessionnelle. Cet état de fait entraîne des contradictions qui perturbent l'esprit des enfants à la recherche d'une conception de la vie qui donne sens et cohérence à leur agir humain. Ces contradictions des adultes qui les encadrent provoquent chez les enfants non seulement un manque de confiance dans leur pensée réflexive et critique mais également une remise en question progressive de la confiance qu'ils vouent naturellement aux adultes signifiants de leur vie.

Les contradictions sur une conception de la vie et de l'humain
"La caractéristique fondamentale de l'être humain est la capacité de son cerveau à former des concepts à partir des perceptions que ses sens captent de la réalité et de les organiser en de multiples cadres de référence qui le guident dans la conduite de sa vie quotidienne " . " De tous les concepts et les cadres d'orientation développés par les êtres humains, au cours de leur longue évolution, aucun n'a eu plus d'impact que ceux qui définissent leur propre nature " .

" Dans les débuts de l'aventure humaine, ce rôle explicatif fut rempli par les religions et leurs ministres. Au cours de leur histoire, les êtres humains se sont construits au-delà de 32 000 différents dieux dans leur effort pour comprendre et maîtriser la dure réalité... Ce rôle, joué par les religions, fut progressivement remplacé par les sciences depuis Aristote. La raison, la science et la technologie ont acquis droit de cité en multipliant à un rythme croissant les connaissances sur la nature humaine et les différents systèmes dont elle fait partie. Cet état de fait oblige les êtres humains à remettre constamment à jour leurs représentations mentales et leurs cadres d'orientations s'ils ne veulent pas conduire leur vie individuelle et collective sur des connaissances fausses, limitées ou dépassées " .

Chaque humain doit, pour sa survie, celle de son espèce ainsi que pour son épanouissement et son bonheur personnels, sans cesse s'efforcer de se doter d'une représentation mentale de sa nature qui soit la plus scientifique, récente et cohérente possible. D'où l'importance capitale de choisir, avec le plus de circonspection possible, les cadres de référence que nous enseignons aux enfants. Il faut faire des efforts inouïs pour que les représentations mentales que nous leur présentons soient le plus près possible de la réalité qu'ils vivent dans le présent et celle qu'ils vivront dans le futur.

Les religions contre le changement
Si notre démarche est logique et factuelle, comment accepter alors qu'une école publique, quelle qu'elle soit, enseigne la conception de l'existence, de la vie et de la personne d'une confession particulière avec ses dogmes et ses rites qui demeure un construit socioculturel parmi plusieurs, figé, de par sa nature même, dans le temps. Une telle position s'oppose aux exigences du cerveau, du développement des connaissances et de la personne ainsi que d'une réalité en perpétuel changement. Ce n'est pas un hasard que la plupart des religions, à travers l'histoire, se sont constamment élevées contre l'inexorable changement et sont également devenues une des causes majeures des conflits entre les humains et des souffrances incommensurables qui en découlent. Dans certaines écoles américaines, les pressions religieuses ont fait rejeter récemment l'évolutionnisme au profit de créationnisme.

L'école québécoise peut continuer à véhiculer la vision confessionnelle de la vie mais elle le fait nécessairement au détriment d'une nouvelle vision qui tiendrait davantage compte des connaissances scientifiques sur l'être humain et son humanisation.

Plaçons-nous dans la tête d'un enfant à qui on enseigne la " pensée magique " d'une confession dans un cours et qui se fait dire, dans un autre, d'être rationnel et logique et de baser sa réflexion sur des faits. Comment peut-il développer sa confiance en ses capacités réflexives et critiques ? La tête de nos enfants est remplie de contradictions évidentes et on se surprend ensuite qu'ils soient désorientés et rejoignent les sectes les plus farfelues.

On sait depuis toujours que les humains préfèrent croire que penser. C'est normal puisque penser est l'acte volontaire par excellence qui fonde notre humanité mais contrairement à la croyance, il exige un effort soutenu pour se développer. Tous les déterminants essentiellement et universellement humains de l'espèce nous sont légués que sous forme de potentialités, y compris la capacité de penser qui fonde notre humanité. Or, la question fondamentale est de savoir si l'école québécoise veut enseigner à croire ou à penser ?

Plus grave encore : tant que le monopole de la vision chrétienne régnera sur l'école québécoise, il sera impossible de fonder le système québécois d'éducation sur une conception véritablement humaniste tenant compte de toutes les merveilleuses découvertes faites sur l'humain au cours des dernières décennies. C'est pourquoi Edgar Morin affirme " que la philosophie de l'homme surnaturel serait un des derniers fantasmes, une des dernières résistances opposées à la science de l'homme " . Or, comment avoir une véritable éducation fondamentale sans une science du développement de la personne. Carl Rogers, un psychologue humaniste, avait lui aussi bien saisi l'impossibilité, pour des religions, d'appuyer un mouvement d'humanisation puisque " le vrai croyant est aussi l'ennemi du changement et on le trouve à gauche, à droite et au centre " .

Le drame de l'école québécoise
Enseigner la vision d'une seule religion à des enfants qui n'ont pas encore développé leur pensée réflexive et critique nous apparaît totalement immoral. C'est une façon malhonnête de passer par la grande sensibilité des enfants pour mettre dans leur subconscient une représentation d'un monde surnaturel dont l'existence n'a jamais été prouvée et dont ils deviendront, à leur insu, les prisonniers.

L'école québécoise ne pourra jamais être fondée sur un véritable humanisme, séculier et rationnel, tant et aussi longtemps qu'un l'humanisme surnaturel y sera présent. Ceci nous apparaît actuellement comme le grand drame de l'école québécoise actuelle. Selon nous, il est incompréhensible que le Québec, à l'aube du 3e millénaire, s'en remette encore à certaines confessions pour définir la conception de la nature humaine qui sous-tend tout système d'éducation. Ne comprendrons-nous jamais l'importance capitale d'une conception la plus juste et cohérente possible de notre nature dans toutes les sphères de l'activité humaine ?

Autres questions fondamentales : l'école québécoise publique va-t-elle continuer à enseigner une conception surnaturelle et fermée de l'être humain basée sur la révélation ou s'orientera-t-elle vers une conception naturelle et ouverte basée sur la recherche scientifique et la sagesse humaine ? Est-ce que l'école publique privilégiera enfin un humanisme fondé sur les déterminants essentiellement et universellement humains de notre espèce qui nous mettent tous sur un pied d'égalité ou continuera-t-elle à privilégier une confession particulière, source de concepts divisifs, source de conflits et de misères humaines incalculables.

Les contradictions des confessions
Nous nous expliquons difficilement comment une confession qui " prône les valeurs d'autonomie, de responsabilité, de respect, de justice, d'amour, de solidarité, etc. " puisse en appeler à la clause nonobstant pour se soustraire à la Charte des droits et libertés de la personne, ce sommet moral de l'humanité qui prône l'égalité pour tous.

Il est également inconcevable que le " Comité catholique du Conseil supérieur de l'éducation justifie le traitement privilégié accordé aux traditions chrétiennes au nom de <l'équité> " alors que tout le débat tourne autour de l'iniquité actuelle de ce privilège politique historiquement compréhensif mais actuellement indéfendable. Le discours chrétien sur l'école confessionnelle est loin d'être monolithique. Beaucoup de catholiques sont mal à l'aise, et avec raison, devant l'usage que fait l'épiscopat catholique de la clause nonobstant pour contourner la Charte des droits et libertés de la personne.

Des membres du clergé catholique, ont déclaré dans un reportage récent présenté à l'émission télévisée " Enjeux " que confirmer des enfants de huit ans c'est tôt puisqu'ils ne savent pas les vraies raisons de leur confirmation. Ils le font pour leurs parents, le professeur, leur curé ". Si on remet en question l'âge trop jeune des enfants à la confirmation, ne serait-ce pas de mise de se requestionner sur l'âge à laquelle une confession pourrait être présentée à ces enfants. S'ils sont trop jeunes pour comprendre le sens abstrait de la confirmation, ils le sont également pour une confession largement abstraite.

Comme aucune confession ne peut démontrer l'existence d'un monde surnaturel ni sa supériorité sur les autres confessions, maintenir dans un système public d'éducation un privilège politique à une ou deux confessions au détriment des autres nous apparaît non seulement injuste mais immoral. Comment des hommes d'église, qui se targuent d'être les gardiens de la morale publique, peuvent-ils accepter et défendre une injustice aussi évidente, même aux yeux d'un enfant.

Les contradictions des enseignants
En faisant de l'école publique une école confessionnelle, on oblige de nombreux enseignants " à dispenser un enseignement religieux confessionnel avec lequel ils se sentent mal à l'aise " . Comme ... " la religion est pour l'heure la discipline que les enseignants valorisent le moins " et qu'entre le tiers et 50% d'entre eux s'y sentent mal à l'aise, comment s'imaginer qu'un tel enseignement puisse avoir un impact éducatif sur les enfants. Le fait que la presque totalité des adolescents/es sont non-pratiquants démontre l'échec de l'enseignement religieux à l'école. Si une autre matière scolaire obtenait le niveau d'échec de l'enseignement religieux, on l'aurait retirée depuis longtemps de l'horaire.

Comment des enseignants qui doivent transmettre les valeurs démocratiques de la société québécoise dont la justice et l'égalité de tous devant la loi peuvent-ils tolérer à l'intérieur même de leur école une situation aussi antidémocratique qu'injuste ?

Maintenir l'école confessionnelle, n'est-ce pas encourager en quelque sorte l'hypocrisie chez les enseignants qui enseignent une matière à laquelle ils ne croient pas tout en perpétuant une injustice ? Est-ce que l'école québécoise va continuer longtemps à forcer ses enseignants à s'avilir ainsi intellectuellement et moralement ? Comment ces enseignants oseront-ils ensuite exiger des élèves d'être cohérents et justes ?

Les contradictions des parents
Approximativement 86% de parents se disent catholiques. Pourtant, seulement 10% à 15% d'entre eux pratiquent régulièrement leur foi. La très grande majorité sont des gens âgés. Dans une émission récente à la télévision, un curé affirmait que seulement 4.5% de ses paroissiens pratiquaient régulièrement et que leur moyenne d'âge était de 70 ans. De tels chiffres démontrent que la presque totalité des parents qui inscrivent leurs enfants à l'enseignement religieux sont non-pratiquants puisqu'ils sont encore jeunes. Est-il alors normal de laisser une frange aussi petite de pratiquants, déterminer l'orientation éducative des générations futures ?

Est-ce que les parents seraient victimes du discours des Églises qui laisse sous-entendre, en faisant l'économie de la preuve, que l'école laïque est " une école sans valeur éducative en raison de sa neutralité sur le plan religieux " . Quelle présomption de la part des Églises chrétiennes de croire qu'elles possèdent le monopole du patrimoine moral de l'humanité et quelle naïveté de la part des parents qui les croient ?

On peut également penser que beaucoup de parents inscrivent leurs enfants dans les cours d'enseignement religieux afin d'éviter que leurs enfants soient en quelque sorte marginalisés dans une école qui s'affiche ouvertement comme confessionnelle. Est-ce qu'une école publique ne devrait pas, de par sa nature même, créer les conditions qui éliminent systématiquement la division et l'exclusion dans son enceinte ?

Les contradictions des politiciens
Comment un politicien peut-il justifier qu'un état de droit, démocratique, libéral et pluraliste comme le Québec puisse maintenir dans ses lois une clause dérogatoire permettant à un petit groupe confessionnel organisé de se soustraire à la Charte des droits et libertés de la personne ?
Comment un gouvernement peut-il utiliser les taxes de tous ses citoyens, croyants et incroyants, pour favoriser l'enseignement d'une seule confession à l'intérieur d'un système d'éducation qui doit, de par sa nature même, satisfaire des besoins qui sont communs à tous ?

Si l'État québécois " veut développer chez tous un sentiment de solidarité sociale et d'appartenance commune à la société québécoise " , comment peut-il privilégier une confession au détriment des croyants des autres confessions et des incroyants sachant que les religions ont été l'une des causes majeures des conflits entre les humains au cours de leur histoire ?

Comment maintenir sa confiance envers des dirigeants politiques qui s'inquiètent davantage de la perte de votes que de la justice et de l'égalité de tous devant la loi ?

Un premier pas vers la cohérence
L'école doit être, avec la famille, le lieu par excellence de l'humanisation des êtres humains. Elle a le devoir d'offrir aux générations montantes les outils théoriques et pratiques de leur propre humanisation. Elle doit surtout aider les jeunes cerveaux à se doter de cadres théoriques qui leur offrent la conception la plus juste, cohérente, rationnelle et scientifique de la nature, de la vie, d'eux-mêmes et de la société.

Pour ce faire, l'école doit éliminer en son sein les contradictions qui font qu'un enfant apprend non seulement à douter de ses capacités réflexives, mais également de toutes les personnes dont il dépend pour se doter d'un " paysage mental " cohérent et le plus juste possible de l'existence. Or, l'école confessionnelle dans un État de droit, démocratique, libérale et pluraliste est en soi une contradiction flagrante qui oblige de nombreuses personnes à vivre au milieu de contradictions déshumanisantes.

L'humanisation d'un être humain est suffisamment difficile sans qu'on y ajoute toutes ces contradictions inutiles qui contribuent grandement à l'inefficacité d'un système d'éducation en perpétuelle crise.

Déconfessionnaliser totalement l'école québécoise est un premier pas vers la justice et la cohérence. Cela obligera enfin l'école québécoise à se doter d'une conception de l'humain qui soit naturelle, c'est-à-dire scientifique, ouverte et non pas surnaturelle et fermée. Cette révolution est urgente mais impossible dans une école confessionnelle.

L'État québécois se doit de révoquer un privilège devenu injuste et qui aujourd'hui n'a plus sa raison d'être dans un état de droit basé sur l'égalité de tous et la justice pour tous. L'État québécois doit cesser de se faire manipuler par les lobbies confessionnels et tout particulièrement par l'épiscopat catholique qui exerce, grâce à sa structure paroissiale et son autorité sur ses fidèles, une influence bien au-delà des 12% à 15% de catholiques pratiquants du Québec.

L'éducation fondamentale doit aider tous les enfants dans leur processus d'humanisation. Ne sont-ils pas alors en droit d'être entourés à l'école d'adultes démontrant un haut niveau d'intégrité intellectuel et moral. Or, l'existence d'une école publique confessionnelle rend ce souhait difficilement réalisable compte tenu des nombreuses contradictions qu'elle engendre.