23 mars 2000

Société

Pas mort, le féminisme!

Le mouvement fortement revendicateur des dernières décennies pourrait même, à la faveur d'un rapprochement avec les mâles, se transmuer en une puissante force humaniste

Ceux et celles qui estiment que le féminisme est mort et enterré auraient dû assister au débat sur les orientations de ce mouvement, organisé récemment par l'Association des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (AELIÉS), entre Diane Lamoureux, Françoise David et Denise Bombardier. Ils auraient compris que cette idéologie peut encore susciter passions, et affrontements.

Trois femmes approximativement de la même génération, trois expériences de vie, et trois visions du féminisme. L'auteure et animatrice de télévision Denise Bombardier veut bien reconnaître avec Diane Lamoureux, professeure au Département de science politique, les acquis, arrachés par les femmes à coup de lutte sur un système dominé par les hommes jusqu'aux années 1970. Mais elle dénonce tout aussi rapidement la stratégie féministe visant à faire des femmes des victimes du système patriarcal, en évoquant les travers du "féminisme exarcerbé."

"À l'occasion du massacre de Polytechnique, en 1989, certaines ont laissé entendre que la majorité des hommes étaient des Marc Lépine potentiels", avance une Denise Bombardier plutôt coupante. Un peu plus tard dans le débat, elle dénonce également le traitement médiatique biaisé des drames familiaux, où selon elle la femme apparaît souvent comme une victime passive. Une affirmation qui fait sortir de ses gonds la présidente de la Fédération des femmes du Québec. "Il me semble qu'au contraire, dans ce genre d'affaires, on dit exactement la même chose pour l'homme et la femme, martèle Françoise David. La victimisation, ça m'agace. Il y a peut-être des excès, mais les groupes de femmes insistent depuis vingt ans pour que les femmes aient le droit et la responsabilité d'affronter la réalité, et qu'elles s'affirment."

Le féminisme et la chambre à coucher
Si Diane Lamoureux et la responsable de la FFQ s'entendent pour estimer que le féminisme peut aider les femmes à réduire l'écart salarial qui les sépare encore des revenus masculins, ou à accéder davantage au pouvoir, Denise Bombardier s'inscrit en trouble-fête dès qu'on aborde la question des rapports intimes entre les sexes. Selon elle, "le féminisme constitue une idéologie pour femme seule ou sans enfants", car le partage des tâches dans le couple relève d'un jeu de pouvoir subtil. Ainsi, les femmes auraient une attitude de possessivité vis-à-vis des enfants, qui empêcherait les institutions d'évoluer vers des rapports vraiment égalitaires.

Françoise David renchérit à ce sujet en reconnaissant que certaines femmes éprouvent des difficultés à partager les enfants avec leurs anciens compagnons. "Mais cela ne doit jamais constituer un prétexte à la démission des pères", affirme-t-elle haut et fort. Selon la présidente de la Fédération des femmes, le thème de la maternité fait d'ailleurs partie intégrante du discours féministe, même si plusieurs personnes dans l'assistance ont le sentiment que le sujet a longtemps été occulté par le mouvement. Elle rappelle ainsi que la FFQ a mené de longs combats pour les garderies et les congés de maternité, et que les différentes factions en faveur de la reconnaissance du travail des mères à la maison, ou celles qui prônent une activité extérieure, se sont réconciliées.

Un mouvement pluriel
Au contraire de Denise Bombardier qui dénonce le manque de discours critique du féminisme sur lui-même, Françoise David souligne la richesse de ce mouvement qui s'inscrit au coeur des revendications sociales. "Il existe plein de sortes de féminisme", indique-t-elle en mentionnant notamment l'importance des femmes en région, la lutte des femmes immigrantes pour les programmes d'embauche, les revendications du comité des jeunes, et celles du mouvement des lesbiennes.

Confrontée de son côté à des jeunes étudiantes qui refusent d'endosser le féminisme de leur mère, Diane Lamoureux appelle de ses voeux une ouverture accrue du féminisme qu'elle juge insuffisamment subversif. "Il faut réinventer le féminisme", indique-t-elle, tout en soulignant que les rapports entre les hommes et les femmes se sont complexifiés, depuis le temps où l'on considérait ces dernières "comme des carpettes." Finalement l'avenir du mouvement féministe passe peut-être par un rapprochement vers la gent masculine, pour devenir une force humaniste s'élançant à l'assaut des inégalités de toutes sortes.

PASCALE GUÉRICOLAS