30 mars 2000

Qui va saxo va piano


Rémi Ménard et Marc Joyal rendent hommage à cinq compositeurs québécois

Couronné instrument-roi du jazz, le saxophone mène une carrière plutôt discrète au royaume de la musique classique, le giron qui l'a vu grandir.

Des compositeurs comme Ambroise Thomas, Bizet (L'Arlésienne), Moussorgsky-Ravel (Tableaux d'une exposition), Massenet, Ravel (Boléro) et Milhaud (La création du monde) ont certes été parmi les premiers à lui donner ses lettres de noblesse, mais l'instrument inventé par le Belge Adolphe Sax au milieu du XIXe siècle est devenu, depuis, un laissé pour "comte" dans son fief natal. Pendant ce temps, à partir des années 1920, les Sidney Bechet, Coleman Hawkins, Benny Carter, Lester Young, Charlie Parker, John Coltrane le portaient successivement aux nues en l'élevant au rang de véritable "sax-symbol" de l'idiome jazzistique noir.

Si le statut réservé au saxophone classique demeure de nos jours davantage celui d'un prétendant au prône... plutôt qu'au trône, quelques apparitions discographiques ponctuelles viennent cependant rappeler aux mélomanes que le rejeton de Sax a la hanche encore solide. Et la musique de chambre sert admirablement bien d'exutoire aux créateurs qui veulent lui confier leurs partitions les plus chères.

Fleurons de lys
Lancé le jeudi 16 mars en soirée, après le concert de musique du XXe siècle qu'ils ont donné à la salle Henri-Gagnon, le disque du saxophoniste Rémi Ménard et du pianiste Marc Joyal, intitulé Nouvelle musique pour saxophone et piano, constitue à n'en point douter l'un des plus beaux fleurons du répertoire de chambre de chez nous parus aux cours des dernières années.

Leur superbe enregistrement, gravé chez la Société nouvelle d'enregistrement (SNE-651-CD), fait apparaître pour la première fois au disque cinq oeuvres originales de compositeurs québécois peu connus du grand public, mais fort appréciés par leurs pairs. "Ce disque se veut un hommage à ces compositeurs qui ont cédé au charme du saxophone en lui donnant toute la place qu'il mérite dans la musique de notre temps", souligne d'ailleurs Rémi Ménard.

Sobriété et audaces
C'est sur la Sonate pour saxophone alto et piano (1982) néo-classique de Denis Bédard (né en 1950) que le laser jette d'abord son éclairage, une entrée tour à tour pimpante, de tendre enlacement, de balade à la cadence tourbillonnante.

Puis ce tableau "impressionniste", quasi pastoral et quasi debussyste, cède peu à peu le pas à des épisodes d'un "expressionnisme moderniste" qui s'enfonce petit à petit dans le paysage sonore de la trame humaine: une Fantaisie lyrique, op. 28 (1982) d'Alain Gagnon (né en 1938) au "langage essentiellement poétique combinant l'exotisme des harmonies modales au lyrisme touchant de ses récitatifs" (écrit le compositeur); un Duo concertant (1982) de Jean-Clément Isabelle (né en 1948) où la parité saxo/piano sème brillamment à tout vent densité émotionnelle, dialogue bigarré, épreuves d'adresse; une Incertitude (1999) de Robert Lemay (né en 1960) qui, prenant le taureau par les "horns", rue carrément dans les brancards du langage conventionnel ou des formes conventionnées, sorte de pendant du free jazz à la délinquance qui se meut sur le terrain spectral des effets de souffle, tout en ne poussant pas toutefois l'effronterie jusque dans les méandres du déferlement débridé des emportements haletants.

Après ces audaces aux architectures bousculant l'entendement traditionnel, le rideau de la dernière scène tombe dans l'apaisement du Nocturne (1988) d'André Jutras (né en 1957), un sobre adagio grisé de la brise de l'épanchement délicat.

Le duo Ménard/Joyal est, tout au long de ce magnifique concert de 50 minutes, mettant à l'affiche la Nouvelle musique pour saxophone et piano qui fleurit au Québec , le maître d'oeuvre d'une prestation d'un très haut niveau artistique. Rémi Ménard est professeur de saxophone à la Faculté de musique de l'Université Laval depuis 1977. Marc Joyal est actuellement professeur de piano au Département de musique du Cégep de Sainte-Foy et accompagnateur à la Faculté de musique. La réalisation de leur disque a été rendue possible grâce à une subvention du programme "Soutien à la création en milieu universitaire" de l'Université Laval.


GABRIEL CÔTÉ