24 août 2000

Lire

Rasetti : une vie dans le siècle

À l'aube de la Seconde Guerre mondiale, le physicien Franco Rasetti, collègue d'Enrico Fermi, a dit non à la bombe atomique. Un ouvrage de Danielle Ouellet retrace son passage remarqué à Laval pendant les années quarante.

"La physique a vendu son âme au diable! ", lance Franco Rasetti, dégoûté par la nouvelle du bombardement de Hiroshima. La scène se passe en août 1945, dans un petit local du Département de physique de l'Université Laval, sur le boulevard de l'Entente à Sainte-Foy. Les collègues et les étudiants du physicien italien ont rarement vu " le maître " dans un état pareil. Ils sont plutôt habitués à son calme, à sa minutie, à ses constructions ingénieuses. Mais aujourd'hui, il est révolté.

Les journaux mettront quelques jours à rapporter l'ampleur des dégâts causés par ce nouveau genre de bombe, appelée "bombe atomique ", mais Rasetti est sans doute l'un des rares scientifiques au monde à en mesurer immédiatement l'horreur. Il a lui-même collaboré de très près, en Italie, dans les années 1930, aux premières recherches qui ont mené à la réalisation de cette bombe. Son collègue et ami, Enrico Fermi, sera reconnu comme le père de la bombe atomique. La perspective d'un conflit mondial incitant nombre de chercheurs à quitter l'Europe, Rasetti n'avait cependant pas suivi Fermi aux États-Unis. Il avait plutôt accepté un poste de professeur de physique à l'Université Laval...qui en avait bien besoin.

Tout était à faire
Au moment de l'arrivée de Franco Rasetti à Québec, en août 1939, le Département de physique n'était, à toutes fins pratiques, qu'une coquille vide. Il ne possédait ni locaux ni professeurs compétents. Cette science ne s'était pas développée en discipline autonome au cours de l'existence de l'École supérieure de chimie fondée en 1920. Depuis que cette dernière avait été transformée en Faculté des sciences en 1937, c'était un ancien de l'École, le physico-chimiste Cyrias Ouellet, qui enseignait la physique. Mais celui-ci désirait retourner à la chimie et pressait les autorités de l'Université Laval de trouver un vrai physicien. Il s'était rendu en Italie pour organiser la venue au Québec de Rasetti, compliquée par la guerre qui s'annonçait.

Dès son arrivée, Rasetti participe au 7e congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (Acfas) où l'on n'a encore jamais entendu de physicien de ce calibre. Il parle de ses recherches en Italie alors qu'il bombardait les éléments du tableau périodique avec des sources de neutrons et de son intérêt pour les rayons cosmiques. Son programme de recherche à l'Université Laval s'organise autour de ces deux axes, tout comme les sujets de thèses de maîtrise et de doctorat de ses étudiants qui deviendront les premiers physiciens canadiens-français.

Habile expérimentateur, Rasetti enseigne la fabrication de compteurs Geiger, une technique apprise en Europe et l'Université Laval est alors en mesure d'en vendre dans le reste du Canada et aux États-Unis. C'est pendant cette période que Rasetti observe pour la première fois le mésotron, une particule cosmique dont on soupçonnait l'existence. Et pendant que les compteurs comptent, cet amoureux de la nature qui a gravi plus d'un somment alpin se rend faire du ski, au Lac Beauport où gravir ce sommet les skis sur le dos est pour lui un jeu d'enfant !

Retour vers le futur
La tragédie d'Hiroshima incite Franco Rasetti à délaisser de plus en plus la physique... pour la paléontologie : " Là, au moins, on en risque pas de tuer quelqu'un! " Il a appris, au cours de conversations avec l'abbé Laverdière, du Département de géologie, que l'on pouvait trouver des trilobites, petits crustacés marins de l'époque du cambrien, en face de Québec, à Lévis, et aussi en Gaspésie et dans les Rocheuses canadiennes. Il multiplie les excursions et constitue une importante collection de fossiles qu'il nettoie, photographie et classe minutieusement. Après son départ de Québec pour l'Université Johns Hopkins en 1947, il deviendra une sommité mondiale en la matière.

En 1980, il a publié une flore alpine illustrée avec ses photos et en 1995 les représentants du gouvernement italien lui ont remis en main propre, en Belgique où il vit avec sa femme, un diplôme créé spécialement pour lui : l'Ordre de la grande croix de la République italienne. Franco Rasetti a eu 99 ans ce mois-ci.

DANIELLE OUELLET