Au fil des événements  
 
 30 janvier 2003

 Université Laval

Des cartes marines qui parlent


L'historien Jean Leclerc vient de consacrer une thèse au pilotage sur le fleuve Saint-Laurent en aval de Québec


Les débuts de la grande aventure du pilotage sur le Saint-Laurent en aval de Québec remontent au régime français. En 1730, on établit une première station de pilotage dans l'estuaire du Saint-Laurent, soit à l'île du Bic, à 140 milles marins de Québec. Des pilotes se rendent à cet endroit et montent à bord des vaisseaux du roi arrivant de France pour éviter que ceux-ci, au cours de leur trajet vers Québec, ne s'échouent sur des hauts-fonds, ou ne sombrent après avoir frappé des récifs. Sous le régime anglais, une plus grande réglementation encadre ce genre d'activité en ce qui concerne l'organisation du pilotage, les effectifs et la formation. Au début du 19e siècle, les pilotes longent désormais la rive sud du fleuve. Pendant plus d'un demi-siècle, pilotes et apprentis fonctionnent à l'intérieur d'une structure qui, en permettant la libre concurrence, favorise l'exploitation et la misère. Mais en 1860, une loi abolit la libre concurrence et crée un monopole réglementé.

Telles sont les grandes lignes de la thèse qu'a soutenue l'historien Jean Leclerc, le vendredi 17 janvier à l'Université Laval. "Le Saint-Laurent est un vieil ami", écrit-il dans l'avant-propos de sa recherche intitulée Les pilotes du Saint-Laurent et l'organisation du pilotage en aval du havre de Québec, 1762-1920. Sa thèse constitue l'aboutissement d'un long et patient travail d'enquête entrepris en 1985, et qui s'est traduit par la publication de deux ouvrages consacrés au pilotage sur le fleuve. Selon lui, le pilote a été et demeure encore aujourd'hui, et par tous les temps, un spécialiste des conditions locales de la navigation, une sorte de "carte marine parlante" irremplaçable qui connaît en détail le lit du fleuve et qui est familier avec les courants, la direction des vents, les marées et les principaux chenaux.

Un laisser-faire coûteux
Au début du 19e siècle, l'augmentation du trafic maritime au port de Québec amène la création de la Maison de la Trinité de Québec, une importante structure mise en place par le Parlement du Bas-Canada. À cette époque, Pointe-au-Père, située à 157 milles marins de Québec, est le lieu d'embarquement et de débarquement des pilotes. Selon Jean Leclerc, le régime de libre concurrence institué par la Maison fut synonyme de chaos. "Les pilotes étaient en nombre excessif et la Maison n'était pas capable de faire respecter les limites de la station de pilotage, explique-t-il. Des pilotes sillonnaient le fleuve et se rendaient jusque dans le golfe à la rencontre des navires. En vertu de la règle du premier à bord, celui qui accostait le premier un bateau avait droit à la préférence de le piloter. Cette désorganisation du pilotage a causé la noyade de 133 pilotes, apprentis et hommes à gages entre 1815 et 1855."

Créée en 1860 à la suite d'une loi, la "Corporation des pilotes pour le havre de Québec et au-dessous" regroupe 250 pilotes. Les réformes entreprises consistent, entre autres, à remplacer le régime de libre concurrence par le mode d'affectation à tour de rôle. La Corporation transporte les pilotes à bord de ses propres goélettes et distribue les revenus mis en commun entre les membres. Avec le 20e siècle, on assiste à une présence grandissante du gouvernement fédéral dans ce secteur d'activité. En 1960, la Corporation des pilotes du Bas Saint-Laurent voit le jour. En 1961, la station de pilotage de Pointe-au-Père est transférée aux Escoumins, sur la rive nord du fleuve, à 123 milles marins de Québec, un endroit aux eaux plus profondes et aux meilleures conditions climatiques.

De nos jours, le pilotage sur le fleuve, de Montréal jusqu'aux Escoumins, demeure obligatoire. "Malgré la connaissance que nous avons de lui, le fleuve reste une voie navigable très difficile et contrastante, indique Jean Leclerc. Les marées sont changeantes, il y a de la brume en automne et de la glace en hiver. Cela demande des connaissances vraiment solides du chenal navigable."

YVON LAROSE