Au fil des événements  
 
 24 avril 2003

 Université Laval

La dérision savante de Jacques Ferron

Préparé par l'étudiant au doctorat Martin Jalbert, le dixième tome des "Cahiers Jacques-Ferron" documente la saga du Parti Rhinocéros

Animal pataphysique par excellence (demandez pourquoi à Eugène Ionesco), le rhinocéros a inspiré un des partis politiques les plus ambitieux de l'histoire du Québec. Fondé en 1963 par le docteur Jacques Ferron (auteur notamment du Ciel de Québec et de L'amélanchier), le Parti Rhinocéros a porté à son extrême la caricature du cirque électoral, jouant la carte du farfelu avec une rigueur paradoxale.

Depuis 1997, le groupe de recherche interuniversitaire "Éditer Jacques Ferron: la suite de l'uvre" s'emploie à éditer de façon cohérente les éléments du fonds de l'écrivain. À ce jour, plus de dix volumes de lettres, de textes épars ainsi que les actes d'un colloque ont été publiés. La plus récente parution, dont on a confié la préparation à l'étudiant au doctorat Martin Jalbert, est consacrée à l'aventure du Parti Rhinocéros, lecture on ne peut plus salutaire en ces temps de désillusion politique.

Préoccupé par les rapports entre esthétique et politique chez Ferron, Aquin et Miron, Martin Jalbert était un candidat idéal pour l'ordonnancement de cette portion des écrits polémiques de Jacques Ferron. "Ma passion, prévient toutefois Jalbert, est d'abord celle de la littérature, de l'intuition que la littérature participe d'un régime dissensuel du dire et du faire, que la littérature, domaine par excellence du possible (qui permet de nous soustraire à la tyrannie du présent et de l'actualité), est un lieu de reconfigurations de l'ordre des choses. Le Parti Rhinocéros offre une forme bien différente de dissensus, plus explicitement polémique et combative, parfois près de l'invective, pour cette raison qu'il agit directement sur le terrain politique. Si le parti de la dérision procède du regard singulier et profond que la littérature porte sur le monde, ce regard n'a rien à voir avec la fantaisie cocasse et amusante qu'on attribue couramment et avec condescendance à l'écrivain et au poète."

À la lecture des textes ferroniens, lettres aux journaux, billets, manifestes et autres documents officiels qui jalonnèrent l'activité du Parti, on comprend vite que le projet dépasse de loin l'humour dont il s'est de plus en plus paré, surtout après le départ de Ferron en 1983. Fondé la même année que le FLQ, le Parti Rhinocéros usa de la dérision comme d'une arme, à laquelle il prêtait des vertus supérieures à celles des explosifs. Composé à la base par des médecins, des avocats et des journalistes, l'organisme se proposait de court-circuiter une rhétorique politique qui contribue au désengagement dont sont depuis longtemps susceptibles les citoyens québécois.

À sa présentation chronologique de l'intégralité des textes "Rhinocéros" de Ferron, Martin Jalbert a ajouté un dossier de la réception médiatique du Parti, de même qu'une brève galerie des principaux adversaires politiques de Ferron et une chronologie allant jusqu'à 1993. Cette année-là, le glorieux animal devait succomber à une nouvelle loi portant à 1 000 $ le montant exigé pour chaque candidat aux élections fédérales. Dix ans plus tard, au sortir d'une campagne provinciale relativement morne, on rêve d'initiatives aussi régénérantes.

THIERRY BISSONNETTE