Au fil des événements
 

8 mai 2003

   

Université Laval

41 M$ pour la recherche océanographique arctique

À bord de leur navire scientifique, les chercheurs coordonnés par Louis Fortier étudieront les impacts associés à la fonte de la banquise

À prime abord, ce sont les sommes en jeu qui étourdissent: 27,7 M$ de la Fondation canadienne pour l'innovation pour la transformation du brise-glace Sir John Franklin en navire scientifique, 10 M$ sur cinq ans du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie pour étudier l'impact du réchauffement climatique sur l'océan Arctique et 3 M$ de Pêches et Océans Canada pour remettre en service et moderniser le navire. Un total de près de 41 M$, sans conteste l'une des plus importantes subventions jamais accordées à un groupe de recherche canadien. Mais, rapidement, l'extraordinaire odyssée scientifique et humaine qui s'annonce met en sourdine la valse des millions.

"Évidemment, l'argent est le nerf de la guerre", reconnaît sans hésiter le capitaine du projet, Louis Fortier, professeur au Département de biologie et directeur du groupe de recherche interuniversitaire Québec Océans, groupe connu jusqu'à récemment sous le vocable GIROQ. "Mais ce n'est que l'un des ingrédients nécessaires à la mise en place et à la réalisation des mégaprogrammes multidisciplinaires que requièrent les questions soulevées par le réchauffement de l'Arctique. Les idées, les concepts, la synthèse des connaissances, la planification des projets scientifiques, le design des infrastructures et de la logistique, le recrutement et la supervision des étudiants, la coordination des travaux en mer, et j'en passe, sont le fruit des efforts concertés d'une équipe extraordinaire dont je suis, en réalité, le porte-parole plus que le chef."

Mégaprojet, mégaéquipe
Qui dit mégaprojet dit mégaéquipe. Le réseau CASES rassemble 45 chercheurs principaux provenant de 13 universités et de 4 organismes gouvernementaux du Canada ainsi qu'une trentaine de chercheurs de 9 autres pays, sans compter les dizaines d'étudiants-chercheurs, les techniciens et les professionnels de la Garde Côtière canadienne qui travailleront à leurs côtés.

En août prochain, les membres du réseau mettront le cap sur l'Arctique pour y étudier l'impact des changements climatiques sur l'écosystème marin. Selon les prévisions des modèles atmosphériques, c'est là que se manifesteront, par la fonte de la mince banquise qui recouvre l'océan Arctique et ses mers périphériques, les premiers signes du réchauffement de la planète. "Les observations les plus récentes montrent que la banquise arctique est déjà en train de fondre et, si la tendance observée depuis 30 ans se maintient, dès 2050, l'océan Arctique pourrait être complètement libre de glace pendant les mois d'été", souligne Louis Fortier.

On soupçonne à peine les conséquences écologiques, économiques et sociales d'un pareil scénario. "L'ours polaire, le morse et le phoque souffrent déjà de la réduction de la saison d'englacement dans l'Arctique de l'Ouest et dans la Baie d'Hudson, soutient le chercheur. À moyen terme, la survie de ces espèces et de la faune arctique dans son ensemble est directement menacée par la disparition de leur habitat glacé." Par effet domino, ce sont les activités de chasse liées au mode de vie traditionnel des Inuits qui tombent à l'eau.

Ruée vers le Nord
La cascade d'événements mise en marche par la disparition de la banquise ne s'arrête pas là. L'érosion côtière s'accentuera et mettra en péril les infrastructures côtières dans tout l'Arctique canadien, poursuit Louis Fortier. L'ouverture du passage du Nord-Ouest entraînera une intensification du trafic maritime intercontinental qui va "non seulement changer la face de l'économie mondiale, mais modifier en profondeur le paysage industriel de l'Arctique", prédit-il. "Les ressources halieutiques et les immenses réserves de carburant fossile du bassin arctique vont devenir exploitables, ce qui offrira à la fois des défis environnementaux et des opportunités économiques exceptionnelles aux habitants du Nord et aux Canadiens en général."

Cet eldorado polaire risque d'entraîner une ruée vers le Nord et de relancer la question de la souveraineté canadienne sur ces territoires. "Les marines américaines et canadiennes étudient déjà les impacts stratégiques potentiels d'un océan Arctique libre de glace et nul doute que les autres puissances maritimes font de même", estime le directeur de Québec Océans. Pour des raisons géographiques évidentes, le Canada doit assurer un leadership dans l'effort international de recherche sur l'Arctique."

Selon Louis Fortier, l'annonce combinée du projet de brise-glace de recherche et de la première mission scientifique de CASES montre bien "que le présent gouvernement a entendu le cri d'alarme des scientifiques et qu'il a compris l'urgence de reconstruire le leadership historique du Canada dans l'étude scientifique de l'océan Arctique."

JEAN HAMANN