Au fil des événements
 

22 mai 2003

   

Université Laval

Voir venir et savoir mourir

Aucune société dans l'histoire du monde n'a mis la mort de côté, comme nous le faisons aujourd'hui, prétend l'anthropologue Serge Bouchard

Mort, mortel, mortuaire. Décidément, la quinzième lettre de notre alphabet n'annonce pas toujours les événements les plus heureux du monde, du moins, pour ceux qui restent! Le mot est donc lâché: MORT écrit en majuscules, comme une peine en capitales. C'est sur le cas de cette "mort si naturelle qui nous laisse sans voix et cette force qui nous dépasse, comme la vie" que l'anthropologue Serge Bouchard a confié ses plus intimes pensées analytiques lors de la conférence Michel-Sarrazin 2003, qui s'est tenue le 7 mai en soirée, à la salle Jean-Paul-Tardif du pavillon La Laurentienne.

Annoncé sous le titre "Les rites et les murs face à la mort au Québec", le propos du conférencier, bien connu dans le milieu des médias, s'est surtout voulu une réflexion critique, intitulée "Il y a 100 000 ans que l'on meurt", sur cette société moderne qui, "pas très portée sur la chose", essaie d'ignorer l'inévitable fin terrestre de tout être humain.

Là où le glas blesse
"Aucune société dans l'histoire du monde n'a mis la mort de côté, comme nous le faisons aujourd'hui. Celle-ci est devenue un sujet léger, reporté, un sujet qui n'est pas d'actualité", a déploré Serge Bouchard, coauteur, avec Bernard Arcand, du Département d'anthropologie de l'Université Laval, d'une série d'ouvrages sur les Lieux communs. Témoin récalcitrant de l'érosion des rites et des attitudes au Québec, l'anthropologue de la région montréalaise a pointé d'un doigt accusateur le culte de l'individu, de l'individuation ayant cours de nos jours dans nos sociétés à la liberté paradoxale, où l'on défait communauté et famille et où l'on est devenus "des incompétents dans nos relations interpersonnelles".

Dans ce contexte d'une mort qui éloigne, où la qualité de la communication devient l'enjeu principal, il importe donc de maintenir le lien avec les malades, avec les condamnés, car nous sommes des êtres d'espérance et celui-ci entretient l'espoir, a-t-il soutenu. L'espérance, à ses yeux, c'est l'unité, le gardien, le fil essentiel dans l'expérience et dans la peur. "La société moderne est une société de l'instant présent, de l'actuel, qui ne se projette pas dans le temps, a-t-il constaté. Tout est à revoir, entre autres, en ce qui a trait à nos relations avec les "vieux". C'est le moment où jamais de transcender notre condition humaine."

Au sein de cette "nouvelle société de la victoire" (sur la maladie), où la science représente notre nouvelle foi, le départ ou plutôt, la préparation au départ vers des cieux meilleurs est-elle plus pénible à vivre qu'il y a un demi-siècle? serait-on porté à se demander. "Oui, a répondu Serge Bouchard, il est actuellement plus difficile de mourir, car nous n'avons plus de certitude (religieuse) et encore moins de support"

GABRIEL CÔTÉ