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2 octobre 2003

   

Université Laval

Saint-Roch: une renaissance originale

C'est la démocratie participative qui a déclenché le développement de ce quartier en déclin

À Québec, l'urbanisme du quartier Saint-Roch constitue un cas de choix à étudier pour un chercheur en géographie. Symbole par excellence du déclin d'un centre-ville commerçant et industriel jusqu'au début des années 1990, le "cas Saint-Roch" constitue aujourd'hui un exemple bien connu au pays de revalorisation d'un quartier. Dans un article publié récemment par le Canadian Journal of Urban Research, Guy Mercier, professeur au Département de géographie, se penche sur cette renaissance marquée par un véritable retournement de l'action des urbanistes.

Pour le chercheur, le changement d'attitude des autorités envers le développement de Saint-Roch ressemble un peu à un gant qu'on retourne. Jusqu'aux années 1990, les urbanistes et les politiciens, convaincus de détenir la vérité suprême, misent sur une politique de grands travaux pour redonner au quartier sa fonction commerçante d'antan, qu'il s'agisse de bâtir l'autoroute Dufferin-Montmorency ou un immense complexe d'affaires qui n'a d'ailleurs jamais vu le jour. Cette politique ne donne pas les effets escomptés, des mouvements populaires s'opposent aux projets immobiliers et le quartier ne cesse de décliner. Coup de théâtre en 1989, avec l'élection du Rassemblement populaire dirigé par Jean-Paul L'Allier. Le nouveau maire fait table rase du passé, constate l'échec des urbanistes et décide d'écouter la population.

"Jean-Paul L'Allier a compris que l'urbanisme devait se doter d'une légitimité démocratique", explique Guy Mercier. Dès lors, la nouvelle équipe au pouvoir met l'accent sur la politique de consultation populaire, et insiste pour développer le quartier à partir du patrimoine déjà bâti, de son histoire, et non plus en y parachutant de grandes structures. L'Université Laval participe d'ailleurs fortement à ce processus en y déménageant son École des arts des arts visuels dans l'Édifice La fabrique, une ancienne usine de la Dominion Corset tout juste reconvertie. D'autres réalisations suivent, comme la construction du jardin Saint-Roch, un des principaux symboles du changement de vision des autorités municipales selon Guy Mercier.

Un fameux "trou" à combler
"Un complexe commercial devait s'installer à cet emplacement, mais les opposants au projet le présentaient comme une menace à la qualité de vie des citoyens, rappelle Guy Mercier. L'implantation d'un jardin - du vide et non du plein - démontre la nouvelle volonté de l'équipe en place." Salué pour ses qualités esthétiques, ce même jardin illustre aussi les tiraillements que suscite le développement du quartier. En effet, nombre d'organismes communautaires déplorent son manque de convivialité, alors que l'Îlot Fleurie, un terrain aménagé à l'initiative de citoyens juste à côté, attirait les habitants du quartier depuis 1993 et jouait un rôle de réinsertion sociale. Paradoxalement, le nouvel essor du quartier a forcé le déménagement de l'Îlot Fleurie, car plusieurs bâtiments de prestige, notamment celui de l'École nationale d'administration publique (ÉNAP), et bientôt celui de l'INRS, se sont implantés en bordure du jardin Saint-Roch.

Le bouillonnement immobilier en cours a, bien entendu, des conséquences sur la composition du quartier. Ses habitants de longue date ont de la difficulté à reconnaître leur coin de rue et s'y sentent de plus en plus étrangers, tandis que les nouveaux arrivants, attirés par l'aspect novateur de Saint-Roch, soutiennent les projets de développement. L'enlèvement du toit du mail Saint-Roch illustre bien les tensions entre les deux groupes.

De son côté, la Ville a beau défendre en théorie la valorisation du patrimoine immobilier, il lui faut attirer des promoteurs qui construiront des bâtiments dans les espaces vacants afin de percevoir des taxes foncières intéressantes. Pour mieux développer Saint-Roch, il faut donc parfois raser des maisons qui justement justifient le déménagement vers des rues chargées d'histoire. "L'urbanisme d'aujourd'hui relève des techniques de régulation de l'opinion publique, constate Guy Mercier, car la manière de présenter les projets est de plus en plus importante. Les services d'urbanisme engagent maintenant des spécialistes en relations publiques pour mieux faire passer le message."

Plus que jamais, la constitution d'une identité de quartier participe donc à la revitalisation de Saint-Roch, aux allures encore de laboratoire. Son avenir dépend en effet en bonne partie de la volonté de ses habitants, adeptes d'une approche communautaire ou partisans d'un urbanisme de prestige.

PASCALE GUÉRICOLAS