Au fil des événements
 

11 décembre 2003

   

Université Laval

Le roi est nu

Le discours d'André Arthur sous la loupe des étudiants de la Faculté des lettres

Un insecte sous la loupe d'un entomologiste. Voilà à quoi ressemblait le discours de l'animateur radiophonique André Arthur alors qu'une quinzaine d'étudiants en linguistique, communications et français disséquaient ses émissions mardi dernier dans le cadre d'un colloque organisé par le Centre interdisciplinaire de recherches sur les activités langagières (CIRAL). Structure de l'argumentation, types de figures de style, attitude face aux autorités, les différents présentateurs ont effectué une plongée en profondeur pendant le mois d'août dans cet univers radiophonique souvent qualifié de «radio poubelle». Un à un, les chercheurs ont démonté les trucs de cet as du micro qui use de son art de la parole pour dénigrer le reste de l'humanité et s'auto-glorifier.

Litotes, métaphores, hyperboles: l'analyse des émissions radiophoniques d'André Arthur montre clairement que son discours en apparence très spontané repose sur des fondations extrêmement solides. Julie Bérubé et Sophie Leclerc ont ainsi constaté que l'animateur avait recours à un nombre très élevé de figures de styles, et qu'il utilisait cet arsenal linguistique essentiellement pour ridiculiser les autres, dramatiser l'événement ou insister encore ou encore sur l'idée qu'il avance. «Sa volonté de ridiculiser frappe dès la première écoute, remarquent les deux étudiantes, car il dévalorise et réduit la crédibilité des gens dont il parle.» Et de citer l'habitude omniprésente de l'animateur de réduire systématiquement une personne ou un organisme à un trait péjoratif, répété émission après émission. Sous sa langue acérée, Jean Charest devient le clown «Ronald Mac Charest», qui plus est qualifié de «mangeux de balustre» pour mettre en lumière sa relation privilégiée avec l'Église, et la Journée mondiale de la jeunesse se définit comme " la niaiserie de Toronto".

Le drame et la tragédie semblent constituer le quotidien dans l'univers de l'animateur radiophonique. Les deux étudiantes ont ainsi remarqué qu'André Arthur avait souvent recours à l'hyperbole pour accentuer l'aspect dramatique des événements. Le père qui a oublié son enfant dans sa voiture cet été provoquant son décès, se transforme en «ce père qui a fait toaster sa petite fille». Même procédé avec la généralisation hyperbolique qui permet de transformer des jugements à l'emporte-pièce en vérités universelles. Brusquement «tous les trains de Via Rail sentent le petit pied» ou «le monde entier rit de nous au Québec.» Par ailleurs, pour être sûr que l'auditoire adhère à son discours, l'animateur n'hésite pas à répéter encore et encore certains termes, le mot "idiot" revenant par exemple sept fois en quinze lignes de retranscription.

Le règne de la grossièreté
Vindicatif, agressif dans ses jugements, l'animateur fait preuve d'une impolitesse notoire lorsque certains auditeurs osent le contester. Anna Malkowska, Kelle Keating et Sarha Lambert ont remarqué qu'il transgressait fréquemment toutes les règles en la matière, critiquant et insultant la personne au bout du fil en quelques mots lapidaires. «Il donne des ordres d'un ton agressif, en utilisant des mots grossiers ce qui créé un effet de surprise», constate les étudiantes. Souvent désarçonnés devant tant d'agressivité, l'auditeur ainsi interpellé se dévalorise lui-même comme pour se retirer du combat. L'animateur reste alors seul dans l'arène, et en profite pour asseoir encore un peu plus sa prétendue puissance.

En dénigrant systématiquement le gouvernement, les syndicats, l'école publique, tel ou tel personnage placé sous les feux de l'actualité, André Arthur poursuit un but unique, celui de démontrer aux auditeurs sa clairvoyance. Émission après émission, il se construit un personnage dominant, alors qu'à ses yeux les élus font sans cesse la preuve de leur incompétence à gérer l'argent des citoyens, comme le remarquaient Mireille Elchacar et Caroline Laflamme, et que l'Église est immorale. Bien sûr, certains peuvent rire de cette démesure verbale et la considérer uniquement comme un divertissement. Mais à en croire Diane Vincent, à l'initiative de ses travaux d'étudiants, «ce discours a une influence sur l'opinion publique et le divertissement a un coût élevé». C'est pour cette raison que la professeure au Département de langues, linguistique et traduction a suggéré à ses étudiants de prendre les discours de l'animateur comme objet d'étude. Elle a d'ailleurs refusé de l'inviter personnellement au colloque, par ailleurs ouvert à tous, en soutenant que «lorsqu'un biologiste travaille sur les oiseaux, il ne les invite pas.»

PASCALE GUÉRICOLAS