Au fil des événements
 

22 janvier 2004

   

Université Laval

Bureaucratie, le retour

Le «nouveau management public» aurait des effets pervers sur les relations entre l'État et les citoyens

Économie, efficience, efficacité. Voilà, en trois "E", les principaux objectifs poursuivis par l'administration publique québécoise depuis l'adoption de la Loi 82 en mai 2000. Lancée par Lucien Bouchard, alors premier ministre du Québec, cette révolution de la bureaucratie façon "Nouveau management public" ne fait pas que des heureux. Florence Piron, professeure associée au Département de sociologie, s'apprête à publier dans la revue Anthropologie et sociétés une critique cinglante des effets pervers d'une telle réforme sur les relations entre l'État et les citoyens. Son article analyse le discours public de promotion de cette bureaucratie nouvelle mode, qui met trop l'accent à ses yeux sur le citoyen consommateur de services au détriment de la justice sociale et de la solidarité.

Depuis plusieurs années, la chercheure s'intéresse aux efforts déployés par le gouvernement québécois pour se conformer aux méthodes de gestion publique adoptées par de nombreux autres pays occidentaux, comme l'Angleterre de Margaret Thatcher, et directement importées de l'entreprise privée. "Au Québec, ce sont les mandarins de la fonction publique, passés au privé après la défaite électorale du Parti Québécois en 1985, qui ont été convaincus de la nécessité d'une réforme de la bureaucratie selon les préceptes du management, explique Florence Piron. Revenus au pouvoir, ils ont ensuite conseillé le gouvernement à ce sujet."

La centralisation perdure
Essentiellement, cette réforme de l'appareil étatique consiste à simplifier les procédures administratives, et à donner davantage d'autonomie à certains services qui, en contrepartie, ont une obligation de résultats. Idéalement, les rapports hiérarchiques s'estompent dans ce système au profit de la discussion et du dialogue. Cependant, dans les faits, les choses semblent se passer autrement. Au cours de sa recherche, et de ses rencontres avec de nombreux fonctionnaires, Florence Piron a constaté certains effets pervers de la réforme. "Dans certains cas, on bureaucratise à nouveau, lorsqu'il s'agit de trouver des indicateurs quantitatifs pour mesurer un travail qualitatif", signale dénonce la chercheure. Et de citer l'exemple de cette fonctionnaire, chargée de faciliter le dialogue entre son ministère et les écoles, qui passe un temps précieux à compiler le nombre de réunions ou de coups de téléphone qu'elle effectue afin qu'un autre fonctionnaire puisse mesurer son travail. De plus, la centralisation des décisions demeure la réalité, même si le discours laisse croire que le gouvernement consulte abondamment.
Mais ce qui fait vraiment bondir Florence Piron, c'est cette tendance de l'État à considérer ses administrés seulement comme des consommateurs de services. "Le citoyen-client est un citoyen obnubilé par son monde privé et aveugle à tout ce qui ne le concerne pas directement", écrit-elle ainsi dans son article. La promotion de la courtoisie, de la rapidité, de la diligence des fonctionnaires masquerait selon elle la disparition de valeurs comme la justice sociale, l'équité, la solidarité, devant pourtant être prises en charge par l'État. Autrement dit, elle craint que sous prétexte d'efficacité, le gouvernement ne laisse de côté une grande partie des personnes formant la société et oublie le débat public. Une tendance qui pourrait s'accentuer encore selon elle avec la réingéniérie tant annoncée, puisque le gouvernement libéral devrait réduire les services disponibles.

PASCALE GUÉRICOLAS