Au fil des événements
 

20 mai 2004

   

Université Laval

De la mort et des restes humains

Les rites funéraires changent-ils toujours pour le mieux?

«Moi j'aurais envie de faire brûler mon corps comme le font les Tibétains, pour que mes proches m'entourent. Qu'en pensez-vous?» La question a jailli spontanément de la bouche d'un auditeur dès que la psychologue en soins palliatifs et suivi de deuil Johanne de Montigny, chargée de cours à l'UQAM, a ouvert la partie discussion de la conférence qu'elle donnait le 5 mai au pavillon La Laurentienne, un événement organisé par la Maison Michel-Sarrazin et qui a fait salle comble.

D'une voix douce, la psychologue amène le quinquagénaire à prendre conscience du fait que l'image d'un corps brûlé peut poursuivre longtemps une sur, un fils, lorsqu'on n'a pas été élevé dans la culture du bûcher funéraire. Peut-être devrait-il en parler avec sa famille afin de savoir comment ses survivants risquent de prendre la chose?

La parole, le dialogue autour de la mort. Toute la philosophie de Johanne de Montigny tient dans ce principe. Elle qui depuis de nombreuses années accompagne les mourants dans une unité de soins palliatifs l'hôpital Royal Victoria à Montréal connaît l'importance des mots et des rites lorsqu'une personne décède. Comme psychologue recevant de nombreux endeuillés, elle constate que les vivants éprouvent de plus en plus de difficultés à faire face à la mort. «À trop vouloir changer les rites et s'en affranchir, on ne permet plus au groupe de recouvrer son identité et chacun s'isole dans sa douleur, expliquer la conférencière. Peu à peu les rites funéraires s'affadissent et deviennent si rapides qu'ils ressemblent à des guichets automatiques.»

«C'est comme vous voulez!»
La conférencière en veut pour preuve cette publicité pour une maison funéraire mettant l'accent sur la fête entre survivants qui accompagne les funérailles, sans évoquer la douleur et la peine entourant la perte d'un être cher. En écoutant parler ses patients, elle constate que nombre d'entre eux éprouvent des difficultés à surmonter leur deuil car ils ne peuvent se détacher de la personne décédée. Elle rapporte ainsi le cas de parents qui ont souffert d'insomnie pendant des mois alors que l'urne funéraire contenant les restes de leur fils décédé brusquement à 20 ans se trouvait dans leur chambre à coucher. Ou de cette dame qui a longtemps refusé de se laver les cheveux après que le vent ait rabattu vers elle les cendres de son époux. «En l'absence d'un lieu de recueillement précis, la personne disparue se trouve à la fois partout et nulle part, on ne trace plus précisément la frontière entre la vie et la mort, explique la psychologue. Le rite funéraire sert justement à dire au revoir au mort.»

Consciente du fait que les Québécois cherchent aujourd'hui des rites funéraires davantage conformes aux valeurs d'aujourd'hui, elle conseille toutefois d'agir avec prudence dans ce domaine. Évoquant sa propre expérience avec sa mère récemment disparue, elle constate le réconfort que procure la pratique d'un rite lorsqu'il s'agit de partager sa peine et de prendre congé d'une personne disparue. Elle suggère ainsi au public de profiter des funérailles pour lire des textes en rapport avec le défunt, que ce soit de façon religieuse dans une église ou de manière laïque au salon funéraire, mais surtout de se rassembler pour éviter de s'isoler dans sa peine. Bien des choses restent à inventer dans ce domaine en autant que les funérailles soient en conformité avec les besoins des proches et la vision qu'en avait le principal intéressé avant son décès.

PASCALE GUÉRICOLAS