Au fil des événements
 

17 juin 2004

   

Université Laval

Drames antiques

L'Empire romain a eu sa part d'ennuis avec la nature

Les textes anciens écrits du temps de l'Empire romain révèlent que la production agricole fluctue fréquemment, en particulier dans le cas des céréales qui constituent pourtant la base de l'alimentation à cette époque. Ces fluctuations souvent fortes sont d'abord et avant tout causées par des variations climatiques sur les plans de la température, de la pluviosité ou de la sécheresse. Des invasions de sauterelles ou des maladies spécifiques à différentes céréales peuvent aussi compromettre les récoltes. La gestion de ces crises alimentaires conduit à différents choix techniques. Les agriculteurs du temps diversifient les céréales cultivées, choisissent des espèces plus résistantes comme le seigle, et alternent les cultures. Une ville comme Rome va même jusqu'à lever un impôt pour assurer le ravitaillement en blé.

Telles sont les grandes lignes de la conférence prononcée à la mi-mai à l'Université Laval par Mireille Corbier, directrice de la revue savante d'archéologie romaine L'Année épigraphique. Son intervention s'est déroulée dans le cadre d'un colloque international organisé par la Chaire de recherche senior du Canada en interactions société-environnement naturel dans l'Empire romain.
À cette époque, l'étendue de l'empire conjuguée à la lenteur des communications et des moyens de transport fait en sorte que Rome apprend tardivement la nouvelle concernant des événements majeurs comme un tremblement de terre, une éruption volcanique ou un incendie en milieu urbain. Le pouvoir impérial réagit habituellement par une contribution financière destinée aux réparations et à la reconstruction. Cela dit, même à Rome où firent rage de grands incendies, l'aide à la reconstruction ne compense pas les dommages subis. Sur place, les individus éprouvés réagissent en général par la fuite. Les textes d'époque font mention d'une certaine attitude fataliste chez les sinistrés, ceux-ci étant portés à attribuer les catastrophes à la volonté des dieux. Les secours qui s'organisent donnent lieu à des gestes de solidarité.

Sémantique impériale
Ella Hermon, professeure au Département d'histoire de l'Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche senior du Canada en interactions société-environnement naturel dans l'Empire romain, s'est penchée, pour sa part, sur le sens qu'avait alors le mot «frontière». Selon elle, il faut considérer l'évolution parallèle des notions de frontières et de «limites» pour comprendre le concept en question. Sur le plan étymologique, le mot «frontière» dérive du latin frons (avant-pays). Dans une perspective impériale, le monde situé à l'extérieur de la frontière représente une source de danger mais aussi de convoitise. Les frontières sont des zones de transition où se manifestent des forces centrifuges. En revanche, les «limites» sont orientées vers le monde intérieur, l'arrière-pays. À l'origine, elles délimitaient le bornage des propriétés. Par la suite, elles désignent le tracé du système du limes impérial, la zone frontière qui sépare l'empire du monde barbare. Elles sont l'expression des forces centripètes du pouvoir central.

Dans son allocution, Philippe Leveau, professeur d'archéologie à l'Université de Provence, a abordé la question de la fondation d'Arelate (Arles, aujourd'hui), entre 46 et 44 avant Jésus-Christ, par des colons romains. L'emplacement est situé dans un espace dominé par l'eau, où le Rhône se divise en plusieurs branches. Des marais et une vaste plaine l'environnent. Ce site, aux dires du conférencier, marque l'importance nouvelle que Rome accorde à l'axe fluvial qui constitue la voie d'entrée de la Gaule intérieure. Et ce, malgré le fait que le delta du Rhône soit un espace à la fois attractif (pour les navigateurs et les agriculteurs) et répulsif (déplacements difficiles). Selon Philippe Leveau, un réseau de villae et d'agglomérations rurales sert, du temps de l'Empire, à l'exploitation de la basse plaine.

Quant à Pierre Jaillette, maître de conférences d'histoire ancienne à l'Université de Lille, il a fait porter sa présentation sur la désertion des terres dans l'Antiquité tardive. Cette longue période de crise et de déclin prend fin avec la chute de l'Empire romain d'Occident, dans les premiers siècles de notre ère. Des fouilles récentes et une relecture des textes anciens permettent de croire que le phénomène des terres désertées et des villages abandonnés fut, en fin de compte, moindre qu'on ne le croyait. Selon le conférencier, la régression, causée notamment par des invasions, des guerres civiles et des razzias de pilleurs, ne fut pas aussi complète, ni aussi généralisée, ni aussi continue que le pensaient les chercheurs.

YVON LAROSE