Au fil des événements
 

7 octobre 2004

   

Université Laval

Un demi-siècle de science politique

Les professeurs de Laval ont rayonné au Canada et dans le monde francophone

par Pascale Guéricolas

Jeudi dernier, l'heure était à la nostalgie au Théâtre de la Cité universitaire, alors que trois professeurs ayant oeuvré pendant plusieurs décennies au Département de science politique ­ Vincent Lemieux, Louis Balthazar et Louise Quesnel - évoquaient leurs souvenirs à l'occasion du colloque organisé pour souligner les cinquante ans d'enseignement de ce champ d'études à l'Université Laval. Sur le thème "Penser le politique au 21ème siècle, l'événement a donné également l'occasion d'entendre des personnalités publiques comme le ministre fédéral Stéphane Dion et le journaliste Jean-François Lépine débattre des rapports entre politiciens et médias, ou encore de hauts fonctionnaires réfléchir à la coopération actuellement en discussion entre les secteurs public et privé, tandis que des professeurs de science politique de Laval et d'ailleurs s'interrogeaient sur la formation future dans ce domaine.

Si aujourd'hui la présence d'un département de science politique au sein d'une Faculté des sciences sociales coule de source, il en va tout autrement en1954 alors que l'Université Laval décide de créer un département pour enseigner cette discipline très mal vue par le gouvernement duplessiste, sous l'impulsion de Gérard Bergeron. Pour faire accepter l'idée, ce spécialiste en relations internationales accolera l'appellation "administrative " à "Département de science politique". Bientôt Léon Dion et Maurice Tremblay du Département de sociologie se joignent à lui. Pendant la première décennie, les effectifs restent modestes, comme l'a rappelé Vincent Lemieux, puisque le Département ne compte qu'une vingtaine d'étudiants en 1960 lorsque le trio des fondateurs l'engage comme quatrième professeur, lui qui y avait accompli sa maîtrise.

"What does Quebec want?"
"C'était la fin du régime de Duplessis, cela faisait trois ans qu'il n'y avait pas eu d'embauche à la Faculté des sciences sociales, se rappelle Vincent Lemieux, puis André Gélinas est arrivé en 1962, Claude Morin, qui venait de l'École de service social, Lionel Ouellet, Albert Legault" Le politologue Kenneth McRoberts, récipiendaire la semaine dernière d'un doctorat honoris causa de l'Université Laval et aujourd'hui principal du Collège Glendon de l'Université York, a souligné la bonne réputation dont jouit le Département de science politique dans le Canada anglophone. En effet, il a longtemps été le département de cette discipline le mieux connu du Québec grâce au travail infatigable mené par Léon Dion et Gérard Bergeron. "Ils se sont fait les interprètes de la situation au Québec en répondant très souvent à cette même question: "What does Quebec want" et en faisant face parfois à l'hostilité de leurs interlocuteurs", a-t-il rappelé.

De son côté, Jean-François Lépine, diplômé de 1971, a évoqué "les relations extraordinaires nouées avec les professeurs de science politique comme communicateurs", durant les nombreuses émissions à la télévision et à la radio auxquelles des gens comme Vincent Lemieux ou Louis Balthazar ont pu participer. Comme journaliste il a apprécié de pouvoir disposer des connaissances de ces spécialistes afin de mieux décrypter le débat politique ou interpréter des résultats d'élection.

Première professeure embauchée en 1971 en science politique, Louise Quesnel a raconté pour sa part la difficile synthèse qu'elle a dû opérer pour concilier sa vie de mère de trois enfants, d'enseignante et chercheuse, puis de directrice de département. Très impliquée dans la recherche sur les municipalités, un domaine où elle a fait uvre de pionnière au Canada, elle a noué des relations avec plusieurs autres départements sur le campus en travaillant sur les affaires urbaines de concert avec des géographes, des urbanistes, des sociologues. En charge également des cours de méthodologie, elle a pu se retrouver au cur des grands débats qui agitaient le Département sur la place de la théorie ou les débats entre méthode quantitative et qualitative car elle questionnait les étudiants sur leurs projets de maîtrise ou de doctorat.

Louis Balthazar se souvient lui aussi des discussions idéologiques autour de l'orientation à donner à la science politique, alors que l'histoire des idées politiques ne constituait pas le secteur de pointe qu'il est devenu sous la houlette de Diane Lamoureux et de Guy Laforest. "À mon arrivée, dans les années soixante, le rapprochement entre idéologie et relations internationales ne passait pas bien", rappelle ce spécialiste de la politique américaine. Le Département a d'ailleurs été longtemps le seul au sein de la francophonie à dispenser un cours sur la politique étrangère des États-Unis. C'est aussi aux professeurs de science politique comme Paul Painchaud , le fondateur du Centre québécois des relations internationales, qu'on doit la création de la première revue internationale en français dans ce domaine. Après plusieurs décennies de travail, Louis Balthazar se dit heureux de voir aujourd'hui que la jonction dont il avait rêvé entre relations internationales, idées politiques et politique étrangère devient vraiment d'actualité pour pouvoir décrypter les événements contemporains.