Au fil des événements
 

28 octobre 2004

   

Université Laval

La société des poètes disparus

par Pascale Guéricolas

Gaston Miron est mort et Jacques Brault s'est retiré à la campagne. La poésie québécoise contemporaine manquerait-elle de figures d'autorité?

Manifestement, la poésie contemporaine québécoise a du mal à se trouver. Réunis la semaine dernière pour une table ronde dirigée par François Dumont, le directeur du Centre Hector-de Saint-Denys-Garneau, poètes, enseignants et éditeurs de revue ont dressé un tableau plutôt sombre de ce genre littéraire en mal de définition. Dénonçant tout à tour la pléthore de publications, le manque de qualité de la production, l'absence de réflexion critique et surtout la tendance à désigner tout et n'importe quoi sous le vocable de poésie, ces amoureux des mots semblent plutôt désabusés devant les textes poétiques d'aujourd'hui.

C'est le poète, critique littéraire et chargé de cours à l'Université Laval Thierry Bissonnette qui a lancé la charge, en faisant remarquer que la toute dernière édition du Festival de poésie de Trois-Rivières, tout juste terminée, avait accueilli autant de poètes que le Québec compte de lecteurs de poésie. Bertrand Laverdure, directeur littéraire aux Éditions Tryptique, a abondé dans le même sens en se gaussant de la tendance actuelle à baptiser tout et n'importe quoi poésie, ou encore, comme l'a expliqué Antoine Boisclair, étudiant au doctorat à l'Université McGill, de qualifier de poèmes "les nombreux textes, performances ou bégaiements textuels marqués par la culture du pur présent." Denise Brassard, professeur de littérature à l'UQÀM et ancienne directrice de la revue Exit, a décrit quant à elle une poésie actuelle marquée par la négation, le deuil, les jeux de mot abruptes, et dont la fuite effrénée dans le langage ne crée que du vide. Un vide encore accentué, selon elle, par la structure du monde de l'édition dont la survie dépend essentiellement de la capacité des collections à produire davantage de livres pour toucher plus de subventions.

Cherchant à circonscrire les raisons de ce marasme, plusieurs des invités de la table ronde ont souligné l'absence de figures d'autorité parmi les poètes d'aujourd'hui. "Il n'y a plus de polémiques, remarque Antoine Boisclair. Les poètes semblent avoir peur de se référer à un maître, on sent une certaine frilosité, un consensus mou. On a perdu Gaston Miron et Jacques Brault est moins présent depuis qu'il vit à la campagne." François Dumont partage ce point de vue, lui qui souligne le climat actuel d'"indifférence mutuelle" alors que Denise Brassard rappelle que, dans les années 1950, les poètes prenaient la parole au nom de la collectivité. "Qui oserait le faire aujourd'hui sans se faire tirer des tomates?" s'interroge-t-elle.

Pour Catherine Morency, membre du Centre Hector-de Saint-Denys-Garneau, les difficultés de la poésie contemporaine s'expliquent peut-être en partie par l'absence du livre. Immergés dans des programmes universitaires de création littéraire, les apprentis-poètes useraient de recettes pour concocter leurs poèmes, en oubliant de lire leurs prédécesseurs. De son côté, Bruno Laverdure constate que les subventions serviraient davantage la cause du livre si elle aidaient la diffusion par l'intermédiaire de collections disponibles dans les bibliothèques. Le salut viendra peut-être des revues littéraires où se discutent les grandes questions de l'heure, ou encore de la traduction. François Dumont a ainsi constaté que le Québec s'ouvre de plus en plus à la parole des Canadiens anglais ou des Européens, ce qui contribue au dynamisme de ce milieu littéraire.