Au fil des événements
 

28 avril 2005

   

Université Laval

La force tranquille

Pier-André Bouchard dresse un bilan positif du plus fort mouvement de mobilisation de l'histoire étudiante du Québec

par Pascale Guéricolas

Pragmatisme. C'est peut-être le trait de caractère qui définit le mieux Pier-André Bouchard, étudiant au baccalauréat en mathématiques à l'Université Laval. Manifestement, le succès du plus important mouvement de grève québécois des quatre dernières décennies ne monte pas à la tête du président sortant de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Fidèle à l'image du leader posé que l'on a si souvent vu à la télévision ces derniers mois, il tire un bilan positif de la bataille menée contre le gouvernement pour sauver le régime de bourses allouées aux étudiants. En y mettant quelques bémols cependant. "Je suis satisfait aux deux tiers, comme le vote des assemblées auxquelles nous avons présenté l'entente, explique-t-il. Cependant, nous avons réussi à récupérer 482 millions de dollars sur 515. Et surtout, on peut se targuer d'avoir fait reculer un gouvernement qui n'avait pas bougé alors que les centrales syndicales, autrement mieux équipées que le mouvement étudiant, n'y sont pas parvenues lorsqu'elles se battaient pour l'article 45."

C'est au souper familial, en compagnie de ses parents, tous deux employés de l'Université Laval, Pierrette Bouchard, titulaire de la Chaire d'étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes et Jean-Claude St-Amant, professionnel de recherche et ancien leader syndical, que Pier-André Bouchard a attrapé la piqûre de l'engagement et du débat. "Droit au but" pourrait être la devise de cet étudiant au baccalauréat en mathématiques qui ne s'embarrasse pas de formules alambiquées. "J'essaie toujours d'arriver avec des discours très concrets pour faire comprendre aux gens ce qu'une mesure gouvernementale change dans leur propre vie, surtout s'ils ne sont pas convaincus d'avance de l'importance de se mobiliser. Cela ne sert à rien de prêcher à des convertis." Durant sa campagne de sensibilisation, la FEUQ a donc abondamment utilisé des projections chiffrées pour que chacun comprenne bien l'appauvrissement que risquaient de subir les étudiants endettés, tout en montrant en parallèle la richesse engendrée quelques années plus tard par les diplômés universitaires.

Un étudiant engagé
Cette orientation vers un discours très pratique, Pier-André Bouchard l'a peaufinée alors qu'il représentait l'Association des étudiants en mathématiques et en statistique, puis présidait l'AESGUL, l'Association des étudiant(e)s en sciences et génie de l'Université Laval. "C'est une association très pragmatique, très concrète, témoigne-t-il. Je me souviens que lorsque j'assistais à des réunions de la CADEUL je ne comprenais rien, car les sujets débattus me semblaient bien loin de ma réalité d'étudiant." Manifestement le jeune homme de 25 ans a appris rapidement puisque l'année suivante, il présidait la CADEUL et menait la bataille contre l'augmentation des frais afférents à l'Université Laval. Une expérience qui l'a conduit d'abord à la vice-présidence, puis, en mai 2004, à la présidence de la FEUQ dont les plans d'action aux objectifs clairs et aux moyens bien pesés correspondaient bien à ses aspirations. "La mobilisation a commencé un an avant la grève, raconte Pier-André Bouchard, dès que la coupure de 103 millions de dollars a été annoncée dans le budget." Contacts politiques, discussions avec les associations étudiantes, premières mobilisations à l'automne, blocus du ministère de l'Éducation: la fédération a franchi les étapes une par une pour obtenir ce printemps le plus fort mouvement de mobilisation de l'histoire étudiante du Québec.

Son engagement très actif a un peu détourné l'étudiant en mathématiques de ses objectifs d'études initiaux, lui qui a consacré ses trois dernières années à ses fonctions de représentant étudiant. Si au départ l'astrophysique le passionnait, il semble davantage décidé aujourd'hui à s'orienter vers une maîtrise en économie quand il aura terminé son baccalauréat en mathématiques. "J'ai envie d'entrer dans ce domaine par la petite porte, loin du courant orthodoxe lié à la loi du marché qui affirme, par exemple, que les baisses d'impôt favorisent la croissance économique, explique-t-il. Je trouve que l'économie constitue un bel instrument pour approcher les problèmes sociaux de manière concrète." Entre deux manifestations, le président de la FEUQ s'est pris à rêver avec d'autres responsables de démarrer un groupe d'économistes capables de damer le pion aux études néo-libérales que publie régulièrement l'Institut économique de Montréal. Et la carrière politique vers laquelle se sont dirigés plusieurs anciens leaders étudiants comme Bernard Landry, Gilles Duceppe ou plus récemment Nicolas Brisson de la FEUQ, est-ce une tentation? "Les gens me posent des craques, mais de toute façon je veux d'abord finir mes études. Par ailleurs, le mouvement étudiant m'a montré qu'il n'était pas nécessaire d'être au gouvernement pour changer les choses. Les citoyens ne prennent pas des décisions seulement tous les quatre ans lors des élections."