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1er septembre 2005

   

Université Laval

Tuyau du ciel

Les arbres matures ne seraient pas les pièges à CO2 tant espérés

par Jean Hamann

Les pays qui comptaient sur leurs forêts pour absorber du CO2 et ainsi obtenir des crédits de carbone en vertu de l'accord de Kyoto devront peut-être revoir leurs calculs. En effet, une étude parue dans l'édition du 26 août de la revue Science met un bémol sur la capacité réelle des arbres matures à agir comme puits de carbone en réponse à une élévation du CO2 atmosphérique. L'induction artificielle d'une hausse de la concentration de ce gaz pendant quatre années ne s'est pas traduite par une augmentation de la biomasse chez des arbres matures, révèle l'étude à laquelle a étroitement collaboré le professeur Steeve Pépin, du Département des sols et de génie agroalimentaire. Les chercheurs ont même découvert qu'une hausse du CO2 ambiant pouvait accroître significativement la quantité de gaz carbonique émis par les sols forestiers.

Ces étonnants résultats ont été obtenus grâce à un imposant dispositif expérimental installé dans une forêt naturelle, située à une quinzaine de kilomètres de Bâle en Suisse. Pour étudier l'effet d'une élévation de la concentration de CO2 atmosphérique sur les arbres, Steeve Pépin et l'équipe du professeur Christian Körner, de l'Université de Bâle, ont mis au point un système permettant de diffuser du CO2 dans l'air ambiant du feuillage à l'aide de tuyaux microperforés, et d'y maintenir une concentration constante de ce gaz. "Chaque jour, pendant les quelque 150 jours de la saison de croissance, nous injections l'équivalent de 1000 $ de gaz carbonique dans le système", souligne Steeve Pépin. Les chercheurs ont dû faire ériger une grue de plus de 30 mètres de hauteur pour déployer ce réseau à la cime de 14 arbres. La longueur totale des tuyaux qui serpentent à travers les branches pour y répandre du CO2 atteint 10 kilomètres!

Au terme de quatre années d'enrichissement carbonique, la croissance des 14 arbres étudiés se comparait à celle des arbres témoins. Pendant cette période, la concentration de CO2 a pourtant été maintenue à un niveau dépassant de 40 % le taux normal de gaz carbonique dans l'atmosphère terrestre. Par ailleurs, les chercheurs ont noté un accroissement du flux de carbone et de la photosynthèse, ce qui s'est traduit par une hausse de la production de sucres dans les racines. Les principaux bénéficiaires de cette hausse ont été les microbes du sol qui se nourrissent de ces sucres, ce qui a provoqué une élévation de 40 % des émissions de CO2 par le sol forestier. Encore là, le piège à CO2 tant espéré ne s'est pas matérialisé.

Steeve Pépin refuse toutefois de généraliser les conclusions de cette étude à l'ensemble d'une forêt parce que la réponse des arbres peut varier en fonction de leur espèce et de leur âge. "La technologie d'enrichissement en CO2 adaptée aux arbres de grande taille que nous avons mise au point permet d'explorer les effets d'une élévation de ce gaz dans différents types de forêts matures, signale le chercheur. Il serait bon de tester l'effet réel d'un tel enrichissement dans divers écosystèmes forestiers avant d'avancer des chiffres trop optimistes sur le potentiel de piégeage de CO2 par les forêts", suggère-t-il.