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19 janvier 2006

   

Université Laval

Les invasions barbares

Selon l'ethnologue Martine Roberge, le gore est une manifestation parmi tant d'autres de la violence ambiante, tant dans la fiction que dans la vraie vie

par Renée Larochelle

Un scénario aussi mince qu'une feuille de papier, une histoire qui ne tient pas debout, des personnages typés à outrance, et surtout du sang, beaucoup de sang qui éclaboussera l'écran jusqu'à vous faire lever le coeur: voici ce qui caractérise le film de gore, littéralement "sang coagulé", en anglais. Ces temps-ci, un film de ce genre tient l'affiche à Québec, figurant même dans les dix films les plus populaires au box-office. Il s'agit de L'auberge, version française de Hostel. En résumé, l'histoire est celle de deux jeunes Américains en vacances en Europe ayant malheur de se faire prendre au piège d'un boucher sanguinaire qui leur fera subir les pires tortures.

Si certains spécialistes affirment que cet étalage de violence peut inciter le spectateur à vouloir régler ses comptes avec un voisin de palier au moyen d'une tronçonneuse à la sortie d'une représentation de ce sous-genre du film d'horreur, Martine Roberge, professeure d'ethnologie au Département d'histoire, estime pourtant que les amateurs du genre ne sont pas dupes et qu'ils savent faire la part des choses.

"Certaines scènes donnent tellement dans la démesure que cela devient absurde et irréaliste", explique l'ethnologue, dont les travaux portent principalement sur les croyances et l'imaginaire de la culture populaire contemporaine. "Il est clair que le spectateur moyen peut difficilement s'associer ou s'identifier à cet hyperréalisme absolu qui finit par être carrément risible. En définitive, il faut considérer les films de gore comme de purs produits de distraction et de divertissement." À ceux qui pensent que ces films contribuent à banaliser la violence, Martine Roberge répond qu'on ne compte plus les productions cinématographiques où abondent les scènes de gore, qu'il s'agisse de films d'aventures ou de drame psychologique. "Si effet d'entraînement ou de banalisation il y a, précise-t-elle, c'est bien plus par rapport à la violence réelle déjà existante qu'à la création fictive et imaginaire, dont le gore n'est qu'une manifestation parmi d'autres."

La prochaine victime
Transcription symbolique et allégorique de sentiments barbares qui habitent l'être humain et qui trouvent dans la projection cinématographique une échappatoire inespérée, le gore est en quelque sorte une fête de l'image qui masque et traduit les angoisses des individus. Mais l'histoire s'arrête là pour le gore si on peut dire, en ce sens qu'il fait pâle figure face au cinéma d'horreur, le vrai, celui dont les personnages plus vrais que nature vous trottent longtemps dans la tête, du genre Le silence des agneaux, avec son psychopathe qui court encore les rues et dont vous serez peut-être la prochaine victime.
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Plus les peurs sont diffuses, plus elles sont suggérées au lieu d'être montrées, plus le film montre des situations crédibles et plus le spectateur risque de se faire prendre au jeu, dit Martine Roberge. Les films d'horreur ont ceci de bon qu'ils nous incitent à réfléchir sur nos propres agissements. Apprivoisant nos démons intérieurs, ils nous troublent et nous fascinent à la fois. Ils nous aident à régler nos conflits et passer à travers notre propre vie, dont nous sommes nécessairement les héros."

Martine Roberge est l'auteure de L'art de faire peur: des récits légendaires aux films d'horreur, paru aux PUL en 2004.