Au fil des événements
 

23 mars 2006

   

Université Laval

Une institution en mutation

Pierre Hébert dénonce l'érosion de l'autonomie universitaire

par Yvon Larose

Depuis une dizaine d'années, des changements structurels majeurs ont eu comme effet d'éroder l'indépendance de l'institution universitaire, un lieu caractérisé notamment par l'autonomie de la recherche. Contrats de performance, programme de chaires de recherche du Canada, ententes avec le secteur privé, accentuation de la recherche de groupe, avancée de la recherche à incidence pratique, transformation majeure en cours au Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, de nombreux changements ont amené une remise en question de l'indépendance traditionnelle des universités, et ce, autant au niveau des professeurs et des champs disciplinaires que de l'institution elle-même. Ce portrait de la situation, Pierre Hébert, professeur de littérature à l'Université de Sherbrooke, l'a brossé le mercredi 15 mars, lors d'une conférence prononcée à l'Agora du pavillon Alphonse-Desjardins dans le cadre des célébrations du vingt-cinquième anniversaire de la CADEUL.

Selon l'auteur de l'essai La nouvelle université guerrière publié chez Nota Bene en 2001, un discours s'est peu à peu implanté. "Dans une économie dite mondialisée et à l'ère de l'économie du savoir, a expliqué Pierre Hébert, l'État a besoin du capital intellectuel des universités et voit d'un bon il le rapprochement avec le secteur privé consécutif au sous-financement par les gouvernements. D'où ce paradoxe: tout en se désengageant financièrement, l'État exerce des pressions pour que l'université soit son principal appareil producteur de savoir." Selon lui, les universités sont en danger de censure. Sauf que, contrairement à la censure classique qui interdit, cette censure oblige plutôt à dire, à faire, à mener des recherches de telle ou telle manière. "Dans un contexte où l'érosion de l'autonomie se combine à la pression censoriale, a-t-il affirmé, le risque m'apparaît immense que la connaissance et que ceux qui la font, professeurs comme étudiants, soient instrumentalisés, c'est-à-dire déterminés en fonction de leur utilité et de leurs retombées sociales au profit des pouvoirs publics et, en bout de ligne, de l'État."


"Les universités sont en train de passer d'un service public à une organisation de type entrepreneurial, d'une institution au rôle culturel et critique à une organisation orientée vers l'innovation."


De la notion de compétitivité
À l'automne 2005, Pierre Hébert a assisté à Ottawa à un colloque sur l'éducation supérieure. "Ce qui m'a déconcerté, a-t-il raconté, était le langage unique. Il s'agissait d'être compétitif dans l'économie du savoir. Cette valeur précédait toute discussion. Diable que ça ressemblait au novlangue orwellien de 1984!" Selon lui, les universités sont entrées dans un système téléologique fondé sur une volonté de puissance. "L'État, a-t-il dit, a besoin d'institutions productrices de savoirs qui soient compétitives dans le cadre d'une volonté de puissance qui vise essentiellement à être les meilleurs." Pierre Hébert a rappelé qu'une nouvelle logique de distribution de fonds publics s'est peu à peu implantée en recherche en fonction des secteurs performants. "Le programme de chaires de recherche du Canada, a-t-il souligné, met en vedette les secteurs forts d'une université mais, à mon sens, il déstabilise le corps professoral en déterminant lesquels des professeurs peuvent recevoir une chaire ou non."

Pour Pierre Hébert, il est clair que le milieu universitaire vit présentement une mutation importante, un changement de paradigme. "Nous sommes en train de passer d'un service public à une organisation de type entrepreneurial, d'une institution au rôle culturel et critique à une organisation orientée vers l'innovation." Selon lui, il faut réagir à la perte d'autonomie des universités. En ce sens, il suggère notamment de créer un conseil des universités indépendant sur le plan politique et d'inclure de nouveaux professeurs dans les instances administratives et syndicales des universités. "Peut-être, a-t-il ajouté, pourrions-nous aussi appliquer le principe de Montesquieu dans L'esprit des lois: "À tout pouvoir doit correspondre un contre-pouvoir." Mais à l'Université de Sherbrooke, plus de 80 % des membres du Conseil d'administration sont des gens d'affaires. Je ne suis pas sûr que ce soit le contre-pouvoir dont nous avons besoin."