Au fil des événements
 

7 septembre 2006

   

Université Laval

Histoire

Le silence des agnelles

Coupables ou non, les femmes tondues en France lors de la Deuxième Guerre mondiale sont passées, avec le temps, du statut de brebis galeuse à celui de victime 

par Renée Larochelle

L’image est saisissante: une femme, la tête complètement rasée, porte un bébé dans les bras, pendant qu’une foule haineuse composée d’hommes et de femmes la suit en la fixant du regard. Durant la Deuxième Guerre mondiale et un peu après le conflit (de 1943 à 1946 précisément), en France, près de 20 000 femmes ont été tondues lors de manifestations populaires parce qu’elles étaient soupçonnées d’avoir pactisé avec l’occupant allemand.Dans son mémoire de maîtrise en histoire effectué sous la supervision de Talbot Charles Imlay, Julie Desmarais s’est penchée sur la représentation des femmes tondues à travers un certain nombre de récits, des romans et d’études historiques écrits entre 1942 et 2005. En parcourant son corpus, l’historienne a découvert que la progression de la perception du rôle des femmes dans la société au fil des années influençait leur représentation dans le discours littéraire. De coupable, la femme tondue serait ainsi devenue victime.  

«En tant que châtiment, la tonte des cheveux des femmes existe depuis longtemps, souligne Julie Desmarais. On en trouve des exemples dans la Bible et au Moyen Âge. Durant la première moitié du 20e siècle, des femmes ont aussi subi cette punition dans plusieurs pays d’Europe comme l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne et la Norvège. En Inde, en 2004, des femmes provenant de familles converties au christianisme ont été tondues par un groupe radical hindou. La tonte se révèle être ainsi une sanction intemporelle visant à contrôler et à soumettre des femmes contrevenant à certains principes autorisés par la communauté.»

L’honneur de la nation
Premier personnage à se manifester à travers l’étude de Julie Desmarais : la femme tondue «coupable» dont la description s’appuie sur des écrits rédigés entre 1942 et 1948. Interpellée comme une «collaboratrice horizontale», elle est accusée d’avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands en échange de faveurs comme de la nourriture, de l’alcool ou des vêtements. À une époque où le rationnement constitue le lot de la population, ce comportement est évidemment considéré comme une trahison. Mais il y a plus, note Julie Desmarais. En suivant le principe que c’est par le ventre des femmes que la nation prospère, les femmes doivent être pures et préserver leur corps des étrangers afin d’éviter la détérioration de la nation. De surcroît, la France a longtemps été associée à une femme. «Qu’on pense à la Marianne, par exemple, symbole de la République et de la liberté, remarque Julie Desmarais. Celles qui ont dérogé à la règle sont donc punies. Sans compter que les femmes ont dévié de leurs rôles traditionnels en allant travailler à l’usine, en devenant chefs de famille et en obtenant le droit de vote en 1944. La tonte permet de rétablir l’équilibre de l’avant-guerre, lorsque les identités attribuées aux homme et aux femmes étaient clairement définies.»

De 1970 à 2005 apparaît dans les écrits étudiés une représentation absolument romantique du destin des femmes tondues. C’est le règne de la tondue «amoureuse», capable d’éprouver des sentiments envers un Allemand, peu importe le contexte de la guerre ou la différence de langue. En fait, ses rapports avec l’étranger relèvent davantage de l’intimité que de la sexualité. Selon plusieurs auteurs étudiés par Julie Desmarais, l’amour unissant une Française et un Allemand apparaît tout simple et aurait pu se produire en temps de paix. L’arrivée de la femme tondue «amoureuse» dans la littérature correspond aux années de libération de la femme, où cette dernière délaisse progressivement les rôles féminins traditionnels et où elle s’approprie le contrôle de son corps.

Victime et patriote
Après le personnage de la tondue «amoureuse» se profile celui de la tondue «victime» qui finira par occuper la place principale dans les livres, à partir des années 1980. La tondue «victime» est moins représentée par rapport à ce qu’elle a fait pour mériter son châtiment que par rapport à ce qu’elle a subi de la part de ses tortionnaires. Dans les descriptions, l’emphase est mise sur le sang, sur la cruauté de la tonte et sur la violence. Et les années 1990 verront apparaître l’image de la tondue «patriote». Cette femme est non seulement tondue sous de fausses accusations mais elle contribue même souvent à sa façon à aider la France en participant à la Résistance. Enfin, la tondue «symbole» consacre l’association de la femme tondue à une victime. 
«De manière générale, les femmes tondues sont aujourd’hui représentées comme étant des victimes, conclut Julie Desmarais. Elles symbolisent tout ce qui ne va pas à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et elles occupent une place privilégiée dans les mémoires, les romans et les études historiques traitant de cette époque. Dans certains cas, le sort des femmes tondues est parfois même mis en parallèle avec celui des Juifs lors de l’Holocauste.»