L’idée voulant que la production et la compréhension du langage soient restreintes à deux aires limitées du cerveau ne tient plus la route et il est grand temps de faire table rase de ce modèle et de la terminologie qui l’accompagne. C’est ce que soutiennent Pascale Tremblay, du Département de réadaptation et du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec, et son collègue de la Florida International University, Anthony Steven Dick, dans un récent numéro de la revue Brain and Language. Bien que la communauté scientifique reconnaisse les lacunes de ce modèle, elle continue d’en utiliser les concepts et les termes, constatent les deux chercheurs dans leur étude.

Le modèle classique du langage est aussi appelé modèle Broca-Wernicke-Lichtheim-Geschwind en l’honneur des deux pionniers qui en ont jeté les bases, au 19e siècle, et de leurs successeurs, qui l’ont peaufiné. Il a été conçu à la suite d’observations montrant la présence de lésions dans deux aires du cerveau de personnes ayant souffert de troubles du langage pendant leur vie. Selon ce modèle, l’aire de Broca contrôle la production du langage, l’aire de Wernicke assure la compréhension du langage et les deux aires communiquent entre elles par un faisceau de neurones. «En rétrospective, les preuves scientifiques pour élaborer un modèle aussi général du langage étaient très minces, estime Pascale Tremblay, mais elles étaient à la mesure de moyens de l’époque. La façon d’étudier le cerveau se résumait à associer les symptômes des patients à des lésions observées dans leur cerveau au moment de l’autopsie.»

Au cours du dernier quart de siècle, le développement de la neuroimagerie a remis les pendules à l’heure. «Les aires de Broca et de Wernicke interviennent dans le langage, mais le contrôle de cette fonction est distribué dans presque tout le cerveau, souligne la professeure Tremblay. Le modèle classique, qui laissait entendre que tout se passait exclusivement dans deux aires interconnectées, était simple, ce qui a sans doute contribué à sa popularité, mais il était réducteur.»

Néanmoins, le modèle classique est encore bien présent dans les livres de référence, dans les cours universitaires et dans les sites Web consacrés au langage. Même les chercheurs qui étudient le cerveau n’arrivent pas à couper les ponts avec le concept des aires du langage, démontrent les professeurs Tremblay et Dick dans leur article. Les deux collaborateurs ont mesuré l’occurrence des mots «aire de Broca» ou «aire de Wernicke» dans les titres, les résumés ou les mots clés des articles scientifiques parus entre 2000 et 2015. Résultats? Ces termes ont été utilisés dans 1 224 articles répertoriés dans PubMed et dans 980 articles de PsycINFO. «Il s’agit de la terminologie dominante dans ce domaine et le nombre d’articles qui utilisent ces termes a connu une progression pendant la période étudiée», constate Pascale Tremblay.

Autre problème soulevé par les deux chercheurs, les experts ne s’entendent pas sur la localisation exacte de ces aires dans le cerveau. Pour en faire la démonstration, ils ont recruté, par l’entremise du site Web et de l’infolettre de la Neurobiology of Language Society, 159 spécialistes à qui ils ont soumis 7 des schémas proposant autant de localisations différentes pour chacune des deux aires. Les réponses fournies par les participants sont pour le moins troublantes. Le schéma le plus souvent retenu n’a obtenu que 26% des voix pour l’aire de Wernicke et 50% des voix pour l’aire de Broca. «Malgré les efforts déployés dans le passé pour bien définir ces aires, les experts ne s’entendent pas sur leur localisation. Comme il n’est pas scientifique d’utiliser des termes aussi mal définis, il faudrait cesser de les employer et recourir plutôt aux termes anatomiques précis qui existent pour décrire plus finement ces régions du cerveau», propose la professeure Tremblay.

La jeune chercheuse ne s’inquiète pas des réactions que pourrait provoquer son appel à déboulonner un monument de la neurologie du langage. «Ce modèle est désuet et continuer d’y faire référence est devenu contre-productif, croit-elle. L’important est d’ouvrir la discussion et d’inviter la communauté des chercheurs à travailler à la création de nouveaux modèles qui tiennent compte de l’architecture distribuée du langage et qui font appel à des termes précis ayant des assises neuroanatomiques.»