Plus d’un siècle après sa mise en marché, l’aspirine fait aussi bien qu’un anticoagulant en vogue pour prévenir les embolies après une chirurgie orthopédique, et ce, pour une fraction du coût. C’est ce que démontre une équipe de 27 chercheurs canadiens, dont font partie Stéphane Pelet et Étienne Belzile, de la Faculté de médecine et du CHU de Québec – Université Laval, dans un récent numéro du New England Journal of Medicine.

Les chercheurs arrivent à cette conclusion après avoir comparé l’efficacité de l’aspirine et du rivaroxaban dans la prévention des embolies après une intervention chirurgicale de remplacement du genou ou de la hanche. Le rivaroxaban est un anticoagulant oral, commercialisé par Bayer sous le nom de Xarelto, utilisé au Canada depuis 2008 pour prévenir l’obstruction de la circulation veineuse par des caillots. De son côté, l’aspirine, mise en marché par Bayer en 1899, est un produit d’abord utilisé contre la douleur, la fièvre et l’inflammation. Ce n’est qu’en 1962 qu’on a découvert ses propriétés antiplaquettaires. On soupçonnait qu’elle pouvait prévenir indirectement les embolies en empêchant l’agrégation des plaquettes, mais aucune comparaison de l’aspirine et d’un anticoagulant direct comme le rivaroxaban n’avait encore été réalisée.

Pour mener cette étude comparative, les chercheurs ont recruté 3 424 patients ayant subi un remplacement du genou ou de la hanche dans 15 centres hospitaliers canadiens entre janvier 2013 et avril 2016. Pendant les cinq jours d’hospitalisation qui ont suivi la chirurgie, tous les patients ont reçu du rivaroxaban. À sa sortie de l’hôpital, la moitié des participants a continué de prendre une dose quotidienne de ce médicament pendant que l’autre moitié recevait de l’aspirine. Le traitement préventif a duré 30 jours pour les patients ayant subi un remplacement de la hanche et 9 jours pour les patients ayant eu un remplacement du genou.

Au terme d’un suivi de 90 jours, les résultats indiquent que l’efficacité des deux produits est comparable. Le taux d’embolie a été de 0,070% et de 0,064% respectivement dans les groupes rivaroxaban et aspirine. Par ailleurs, les chercheurs n’ont observé aucune différence notable dans les effets secondaires indésirables causés par chaque médicament. Fait à considérer, un comprimé d’aspirine coûte environ 40 fois moins cher qu’un comprimé de Xarelto.

«Notre étude suggère que si un patient reçoit du Xarelto pendant 5 jours après sa chirurgie, il peut ensuite continuer avec l’aspirine de façon sécuritaire, résume Étienne Belzile, sauf si sa condition nécessite une anticoagulation intensive.» Si l’on substituait le rivaroxaban par de l’aspirine, «les principales économies se feraient en milieu extra-hospitalier sur les coûts des médicaments des 44 000 à 50 000 Canadiens qui subissent chaque année des arthroplasties de la hanche ou du genou», précise-t-il.

Cette étude, qui conclut que l’aspirine fait aussi bien qu’un médicament beaucoup plus cher, fait contrepoids aux cas rapportés dans les médias qui mettent en doute l’indépendance des chercheurs vis-à-vis des compagnies pharmaceutiques. «J’espère bien qu’aux yeux du public, notre étude prouvera qu’il existe encore des cliniciens chercheurs qui font des études pour le bien des patients et qui travaillent en leur nom pour améliorer les traitements médicaux», commente le professeur Belzile.