Imaginez une ville où la population est passée de 30 445 âmes en 1964 à plus de 150 000 en 2016. Où les hectares de terres vierges se transforment peu à peu en un dédale de rues et de maisons juchées à flanc de montagne. Bienvenue à Florencia, capitale du Caquetá, l’un des 32 départements de Colombie.

Le processus d’urbanisation de cette ville, porte d’entrée de la forêt amazonienne, est étudié par Claudia Alexandra Duque Fonseca. Le 5 décembre, cette doctorante en anthropologie a présenté les grandes lignes de sa recherche à l’occasion d’une conférence du CRAD, le Centre de recherche en aménagement et développement de l’Université.

D’entrée de jeu, elle a expliqué que l’urbanisation de Florencia s’inscrit dans un contexte sociopolitique marqué par un conflit armé. «À partir de 1950, la Colombie est déstabilisée par la lutte contre le communisme menée par les États-Unis. Vers la fin des années 1970 et surtout dans les années 1980, il y a une escalade du conflit, notamment en raison de la présence de groupes armés et de cultures à usage illicite telles que le coca. Cette plante, sacrée pour les peuples amazoniens, a contribué à intensifier la guerre sur le territoire. Les problèmes liés au conflit armé ont fait en sorte qu’une partie des populations paysannes du centre du pays sont venues s’établir à Florencia pour des raisons socioéconomiques.»

Pendant un an, de juin 2016 à juillet 2017, l’étudiante a mené une étude de terrain pour comprendre comment se déroule la planification urbaine dans trois quartiers distincts, soit Las Malvinas, Paloquemao et Yapurá Sur. En tout, elle a réalisé plus de 50 entrevues avec, entre autres, des habitants, des fonctionnaires, des employés de la mairie et des experts en urbanisme. Elle a aussi mené des ateliers de discussions et de cartographie sociale, en plus d’éplucher des plans d’aménagement et des archives sur l’histoire de la ville.

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Ce tour d’horizon lui a permis de constater que certaines parties de la ville ont été créées avec davantage de planification. C’est le cas notamment du quartier Yapurá Sur, dont l’origine est liée à un projet de coopératives dans le milieu de l’enseignement. Dans le cas de quartiers informels comme Paloquemao, ce sont des associations de citoyens, bien souvent, qui prennent en charge l’aménagement. «Il y a une tendance à penser que l’informalité est synonyme de désordre urbain et de chaos. Je me suis rendu compte que les quartiers informels ont une organisation de base et même une planification. Ce n’est pas parce que l’aménagement n’a pas été fait par un expert qu’il n’a pas été planifié. D’autre part, les quartiers formels et planifiés peuvent entraîner, au fil du temps, du désordre, par exemple lorsque des habitants commencent à s’approprier des espaces verts ou des lieux publics», relate Claudia Alexandra Duque Fonseca.

Au fil de ses recherches, l’étudiante a découvert plusieurs projets de développement qui font appel à la créativité. À Paloquemao, une association environnementale est à concevoir un système de gestion des déchets et des eaux contaminées. Des gens travaillent aussi à mettre sur pied un projet pour évacuer les eaux de pluie dans un lac artificiel et ainsi réduire les risques d’inondations. «Les habitants n’ont pas toujours la formation ou les ressources économiques nécessaires pour régler les problèmes, mais malgré les difficultés quotidiennes, ils ont commencé à faire un travail extraordinaire. Il y a des projets très intéressants qui pourraient changer le destin de la ville.»

Selon la chercheuse, la ville est à un tournant de son histoire. «En tant que ville la plus grande de la région, Florencia est au cœur d’une série de discussions de portée mondiale, que ce soit sur des questions environnementales, l’enjeu des changements climatiques, l’extraction des ressources naturelles, les droits des populations natives et paysannes ou les relations interethniques. S’ajoutent à cela les effets de la signature de l’accord de paix entre le gouvernement et la guérilla des FARC. Dans ce contexte, Florencia invite à repenser le modèle de développement urbain et régional», conclut-elle.