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Volume 52, numéro 20b | 2 mars 2017

Recherche

Caribou Story

Grâce aux colliers-caméras, les chercheurs ont accès à une téléréalité inédite sur la vie intime des caribous migrateurs

Par Jean Hamann

Voir en gros plan ce que voit un caribou, ce qu’il mange, où il met le sabot, comment il interagit avec son petit, ses semblables, ses prédateurs, bref être dans la peau d’un caribou au sein d’un troupeau migrateur. Voilà l’étrange impression qui s’installe peu à peu lorsqu’on visionne les images recueillies grâce aux colliers-caméras que l’équipe de Steeve Côté, du Département de biologie, a installés sur 14 caribous du troupeau de la rivière aux Feuilles. L’étudiante-chercheuse Barbara Vuillaume, qui s’attaque à la tâche titanesque d’analyser les quelque 62 000 vidéos de 10 secondes enregistrées par ces caméras entre juin et septembre 2016, a présenté les données préliminaires de ses travaux à l’occasion du colloque annuel du Centre d’études nordiques, qui se déroulait la semaine dernière au pavillon Alphonse-Desjardins.

Les colliers-caméras existent depuis quelques années, mais les premiers modèles vraiment fiables sont apparus sur le marché il y a moins de deux ans, souligne le professeur Côté, qui dirige le projet Caribou-Ungava. Le chercheur a aussitôt vu le potentiel de cet outil pour l’étude des caribous migrateurs de la rivière aux Feuilles dans le nord du Québec, un troupeau qui se déplace continuellement, couvrant jusqu’à 6 000 km par année. «Chacun de ces colliers-caméras coûte 5 000$. Ce n’est pas donné, mais c’est économique comparé à la seule autre approche qui s’offre à nous, les survols en hélicoptère qui, eux, coûtent environ 60 000$ par semaine», souligne-t-il.

Les avantages de ces colliers vont bien au-delà de la question d’argent, ajoute le chercheur. Non seulement fournissent-ils, comme les autres colliers munis de GPS, la localisation exacte de l’animal à intervalle régulier, mais ils livrent une masse d’informations qu’il serait impossible d’obtenir autrement en raison des déplacements incessants des caribous. «Nous avons programmé les caméras pour qu’elles enregistrent des séquences de 10 secondes toutes les 20 minutes pendant les heures de clarté. De cette façon, la mémoire de l’appareil permet de stocker des vidéos pendant trois mois. Nous pouvons donc étudier avec une grande finesse, pendant toute cette période, les habitats qu’utilisent les caribous, les plantes qu’ils mangent, les comportements qu’ils adoptent en absence d’observateur humain et les conditions environnementales auxquelles ils sont exposés. Nous pouvons même déterminer le lieu, la date et l’heure, à 20 minutes près, de la naissance d’un faon.»

Les effectifs du troupeau de la rivière aux Feuilles sont en déclin depuis quelques années et la mortalité des faons pourrait être en cause. Pour mieux documenter ce paramètre démographique, les chercheurs ont capturé, en avril 2016, à l’aide d’un filet lancé d’un hélicoptère, 14 femelles gestantes qu’ils ont munies de colliers-caméras. Ces appareils ont commencé à enregistrer des images quelques jours avant la période de mise bas, à la mi-juin. Au début septembre, le mécanisme de détachement programmable des colliers s’est activé comme prévu et les chercheurs ont récupéré les appareils grâce à leur localisation GPS. Les 14 caméras ont été acheminées au fabricant allemand, qui a transféré tout leur contenu sur des disques externes avant de les retourner à Québec à la fin novembre.

Pour Barbara Vuillaume, dont les travaux de doctorat dépendent de ces caméras-colliers, le visionnement des premières images a été accompagné d’un grand soulagement. «Toutes les caméras ont fonctionné, toutes les femelles ont survécu et 13 d’entre elles ont eu un faon, résume-t-elle. À la fin septembre, au moins 8 de ces faons étaient toujours vivants.» Une somme colossale de travail attend l’étudiante-chercheuse puisque l’analyse de chaque vidéo exige environ 1 minute et qu’elle devra visionner 172 heures d’enregistrement. «J’y consacre environ 5 heures par jour. Une fois qu’on parvient à faire abstraction du gros menton dans l’image (pour des raisons ergonomiques, la caméra est placée dans le bas du collier), la tâche n’est pas trop lourde parce qu’il y a des découvertes à faire dans chaque vidéo.»

Les scènes les plus surprenantes qu’elle a vues jusqu’à présent? Une femelle qu’on devine en contractions au moment de la mise bas, une autre qui lèche son faon naissant, une autre qui mange son placenta, un petit qui imite sa mère en broutant les plantes dont elle s’alimente, la réunion de groupes composés de femelles et de jeunes avec des groupes de mâles à la fin juillet, un comportement de fuite, probablement provoquée par des prédateurs, qui dure trois jours, et même une scène sous-marine montrant un troupeau traversant une rivière!

Ces résultats encourageants – et le fait que les colliers déjà utilisés peuvent être remis à neuf pour 700$ – ont convaincu les chercheurs de poursuivre dans cette voie. En mars, ils retourneront poser des colliers-caméras sur 24 femelles et ils espèrent en faire autant en 2018. «En croisant les données de localisation GPS et les images des vidéos, nous devrions être en mesure d’établir avec précision le lieu et le moment de la mort des faons, explique Barbara Vuillaume. Avec un peu de chance, il sera même possible d’en déterminer la cause.»

Extraits de vidéos

Interaction mère et petit

Femelle léchant son faon naissant

Broutage

Femelle et son placenta

Troupeau traversant une rivière

femelle-collier-camera-credit-Sabrina-Plante

Les chercheurs ont programmé les colliers-caméras pour qu'ils enregistrent des séquences de 10 secondes toutes les 20 minutes pendant trois mois. Ils peuvent ainsi étudier avec grande finesse l'écologie et le comportement de ces cervidés en absence d'observateur humain.

Photo: Sabrina Plante

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