Peut-on mentir à un ami? Qu’est-ce qui fait un cadeau réussi? À quoi ressemblerait le monde s’il n’y avait pas de routes? Voilà le genre de questions qui sont posées dans les ateliers de philosophie pour enfants animés par Nadia Beaudry.

Dans les écoles, les centres communautaires, les musées ou les bibliothèques, cette passionnée amène les tout-petits à réfléchir et à discuter. Au-delà d’une pédagogue, elle se voit comme une accompagnatrice qui stimule les échanges. «Le processus d’un atelier est très démocratique. Les questions proviennent des enfants. Je pourrais arriver avec ma propre question philosophique déjà bien formulée et facile à comprendre, mais pour que la discussion les intéresse, les sujets doivent venir d’eux», insiste-t-elle.

Quand Nadia Beaudry a commencé ses études universitaires, en 2008, elle n’avait aucune idée, ou presque, de ce qu’est la philo pour enfants. Étudiante au baccalauréat en philosophie, elle s’est inscrite à un cours du professeur Michel Sasseville qui porte sur ce champ de pratique. «J’ai choisi ce cours par curiosité sans savoir à quoi il me servirait, admet-elle. Dès la première séance, j’ai été émue. J’ai vu dans la démarche de philosophie pour enfants un potentiel créatif immense.»

Pour son projet de maîtrise, l’étudiante s’est intéressée à la pensée créative chez l’enfant, un sujet peu exploré jusque-là. Son mémoire a été co-encadré par Michel Sasseville. «Aujourd’hui, plein de gens peuvent dire qu’ils font de la philosophie pour enfants, mais Michel a mis sur pied des principes qui nous ramènent à l’essentiel. Il a développé une recette avec laquelle il a toujours été cohérent. Grâce à son enseignement, ces principes sont au cœur de mes ateliers», dit-elle.

Au début des années 1980, quand Michel Sasseville a entamé des recherches sur la philosophie pour enfants, très peu de professeurs universitaires s’intéressaient à la chose. Inspiré par les travaux de l’Américain Matthew Lipman, qui deviendra un précieux collaborateur, il a présenté un plan de cours à la Faculté de philosophie. «Disons que la proposition était hors cadre! Pour certaines personnes, philosophie et enfants n’allaient pas ensemble. Malgré tout, le doyen de l’époque a endossé le projet et le cours a été mis sur pied. Au début, seulement trois personnes s’étaient préinscrites. J’ai appelé des membres de ma famille pour leur demander: “Ça ne vous tente pas de suivre un cours de philo pour enfants?” Finalement, ils ne sont pas venus, mais d’autres se sont inscrits et le premier cours a été donné en janvier 1987», se souvient le professeur en riant.

Depuis, ce sont plusieurs milliers d’étudiants qui ont été initiés à la philosophie pour enfants. Un certificat et un microprogramme ont été créés. Le cours en ligne L’observation en philosophie pour les enfants, duquel a découlé une série documentaire, a reçu des prix d’excellence de l’Association canadienne de l’éducation à distance, du ministère de l’Éducation du Québec et de l’Université Laval. Le programme a aussi fait des petits à l’étranger. De la Russie au Mexique, en passant par la Suisse et la République tchèque, Michel Sasseville a donné des conférences et des formations à des gens du milieu de l’enseignement. Il a aussi écrit une dizaine de livres et publié plusieurs articles sur le sujet de la philosophie pour enfants.

Sa principale motivation: déboulonner ce préjugé voulant que les jeunes ne soient pas destinés à la réflexion philosophique. «Par ses études, le psychologue russe Lev Vygotski a démontré que les enfants, s’ils sont réunis dans le cadre d’une recherche commune et aidés d’un adulte qui les met au défi de penser, sont capables de formuler un raisonnement abstrait très tôt dans leur vie. La philo pour enfants, c’est donc l’utilisation de la philosophie comme outil pour les aider à apprendre à penser par et pour eux-mêmes», explique le professeur.

Entre autres implications, Michel Sasseville met son expertise au service de la Fondation SEVE. Fondée par le philosophe français Frédéric Lenoir, cette organisation a pour but de former des animateurs d’ateliers pour enfants. D’ailleurs, le professeur Sasseville a convaincu son ancienne étudiante de faire partie de l’équipe. «J’adore ça! Je n’avais pas prévu être enseignante, mais ça me fait un grand plaisir d’inciter d’autres personnes à se lancer dans ce domaine tellement riche!», conclut Nadia Beaudry.

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Les meilleurs enseignants, ce sont ceux dont on se souvient toute sa vie durant. Dévoués, pédagogues, enthousiastes, ils nous ont transmis leur passion, ont élargi nos horizons, nous ont donné envie d’être créatifs dans un domaine. Diplômé ou étudiant, vous avez une histoire qui implique un professeur ou un chargé de cours toujours à l’emploi de l’Université? N’hésitez pas à écrire au journaliste Matthieu Dessureault pour lui faire part de votre témoignage. Votre histoire pourrait faire l’objet d’un article!