«Nous sommes comme des nains sur des épaules de géants. Nous voyons mieux et plus loin qu’eux, non que notre vue soit plus perçante ou notre taille plus élevée, mais parce que nous sommes portés et soulevés par leur stature gigantesque.» Cette pensée du philosophe du Moyen-Âge Bernard de Chartres, qui ouvre l’introduction du livre d’André Parent Histoire du cerveau, De l’Antiquité aux neurosciences, (Les Presses de l’Université Laval et Chronique sociale, 2009) résume bien la nature de l’ouvrage: un coup de chapeau aux scientifiques qui ont écrit les pages les plus marquantes de l’histoire du cerveau et à leur œuvre.

Pour produire ce récit relatant la grande aventure de la découverte du noble organe et l’évolution de sa représentation au fil des siècles, le professeur d’anatomie et de neurosciences à la Faculté de médecine s’est lui-même aventuré en terre inconnue en menant, à différents moments de sa carrière, des incursions dans le domaine de l’histoire des sciences. Le début de cette aventure commence en 1999, lors d’un séjour à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, lorsqu’il découvre, près du laboratoire où il effectue des expériences de clonage d’un gène lié à la maladie de Parkinson, une bibliothèque contenant des ouvrages rares et anciens de Jean-Martin Charcot, un neurologue français du XIXe siècle. C’est dans ce refuge chargé d’histoire, au milieu de manuscrits, de notes et de rapports rédigés par l’éminent neurologue, que naît l’idée de rédiger un livre sur l’histoire du cerveau.
  
La première ébauche de l’ouvrage d’André Parent prend la forme d’un cahier d’accompagnement qui lui sert à mettre sur pied un cours sur l’histoire du cerveau destiné aux étudiants-chercheurs en neurosciences. Puis, au fil de ses déplacements professionnels qui l’amènent dans plusieurs villes d’Amérique et d’Europe, le professeur écume les grandes bibliothèques pour y trouver des traités anciens sur le cerveau afin d’y recueillir de nouvelles informations textuelles ou iconographiques destinées à enrichir son ouvrage. Dix ans après le début de cette entreprise, André Parent livre le compte-rendu de son voyage à travers les âges dans un ouvrage vulgarisé et abondamment illustré de près de 300 pages.
   
De ce récit qui couvre près de 30 000 ans d’histoire se dégage la nature mouvante de l’image que l’homme jette sur son cerveau, grâce à son cerveau. Impossible aussi de ne pas remarquer la frénétique accélération des choses à partir du XIXe siècle, époque qui marque l’émergence de la neurologie. Plus de traités sur le cerveau ont été publiés dans les années 1800 qu’au cours de tous les siècles précédents combinés. Arrivent le XXe siècle, ses outils d’investigation de plus en plus sophistiqués et ses moyens quasi instantanés de communiquer les avancées des connaissances sur le cerveau, et les neurosciences explosent. L’unité remarquable de la recherche sur le cerveau s’effrite alors pour donner naissance à de multiples disciplines «que l’on tente aujourd’hui désespérément d’unifier sous le terme de neurosciences», écrit l’auteur.
   
Si la physique peut revendiquer la paternité des grandes percées scientifiques du XXe siècle, qu’on pense à la compréhension de la structure atomique ou à l’élaboration de la théorie de la relativité, le XXIe siècle risque fort d’être l’affaire des neurosciences, prédit André Parent, qui se permet un instant de prêcher pour sa paroisse. Il semble permis aux scientifiques engagés dans l’étude du cerveau de croire qu’ils pourront tout expliquer. Toutefois, ajoute-t-il aussitôt, «il y a plus de 2000 ans à Alexandrie, Hérophile et Érasistrate, découvrant pour la première fois les merveilles de l’architecture de l’encéphale humain, partageaient probablement la même conviction et le même enthousiasme». Reste à démontrer que les formidables appareils d’imagerie cérébrale maintenant utilisés pour «voir le cerveau penser» feront mieux que les trépanations pratiquées il y a 30 000 ans pour comprendre des phénomènes aussi insaisissables que l’intelligence et la conscience.